NégaWatt : qu’est-ce que c’est ?

Amory Lovins, fondateur du « Rocky Mountain Institute » invente ce terme en 1989 pour désigner l’énergie non consommée ou économisée, par des actions de sobriété, ou d’efficacité énergétique.

En 2001, une vingtaine d’experts du secteur énergétique reprennent ce terme pour baptiser leur association à but non lucratif. NégaWatt est née, indépendante de tout parti politique. Ses sources de financement, ainsi que ses charges sont publiées annuellement (A). Leur analyse montre que NégaWatt tire ses ressources essentiellement de dons privés, et de subventions d’exploitation. Les études produites par les experts sont souvent réalisées à titre gracieux puisque les dépenses, €220k en 2016, correspondent à 70% à de la masse salariale. L’indépendance de cette association est donc avérée.

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Un scénario pour une transition énergétique réaliste et soutenable

Le défi posé par le dérèglement climatique, l’extraction de ressources fossiles de plus en plus énergivore et dangereuse pour l’environnement, le risque d’un accident nucléaire et l’inégalité de l’accès à l’énergie dans le monde, ont incité l’association à se pencher sur l’élaboration d’un scénario de transition énergétique qui réponde à toutes ces problématiques, sans renvoyer la France à l’âge de pierre et à la bougie. Le slogan de NégaWatt résume parfaitement cette démarche : « Léguer aux générations futures des bienfaits et des rentes plutôt que des fardeaux et des dettes ». En 2003 paraît la première version du scénario NégaWatt. Celui-ci explore une voie possible, réaliste pour un futur énergétique soutenable et souhaitable, qui prend en compte les contraintes exposées plus haut. La première étude et les mises à jour effectuées en 2006, 2011 & 2017 confirment la possibilité technique d’une France produisant de l’électricité 100% renouvelable en 2050.

Le scénario NégaWatt propose des solutions concrètes pour réussir la transition énergétique et se pose donc en outil d’aide à la décision à court terme pour les hommes politiques et les dirigeants d’entreprises du secteur énergétique.

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Principes fondamentaux du scénario

La démarche NégaWatt repose sur 3 principes : la sobriété, l’efficacité et le recours aux énergies renouvelables. NégaWatt emprunte autant aux partisans de la décroissance qu’aux partisans du tout-technologie comme Rifkin pour résoudre la problématique du changement climatique.

La sobriété invite la société à se recentrer sur la satisfaction des besoins essentiels dans les usages individuels et collectifs de l’énergie. Elle priorise le fait de ne pas consommer. Manger moins de viande, contenir l’étalement urbain, réduire les emballages, éteindre les lumières des bureaux inoccupés la nuit, éteindre les appareils en veille, régler le chauffage sur une température entre 19 et 20°C l’hiver… font partie des recommandations.

L’efficacité énergétique vise à diminuer la quantité d’énergie nécessaire à la satisfaction d’un besoin donné. Le scénario propose d’accentuer les efforts d’amélioration du rendement des appareils électriques, mais aussi d’accélérer les programmes d’isolation des bâtiments et les rendements de véhicules.

Enfin, les énergies renouvelables (ENR) (1) sont préférées aux énergies de stock que sont le pétrole ou l’uranium, pour leur impact plus faible sur l’environnement. Même si les terres rares entrant dans la fabrication des éoliennes ou panneaux solaires ne sont pas infinies, et si les technologies ne sont pas encore à 100% recyclables, le vent ou le soleil ont un caractère inépuisable.

Les scientifiques à l’origine du projet se sont attachés à produire un scénario robuste, sans rupture technologique ou sociétale. Si des évolutions profondes sont envisagées, elles sont planifiables et donc réalisables.

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Quelles recommandations ?

Pour le bâtiment, l’association part du constat que plus de 40% de la consommation d’énergie est liée au résidentiel et au tertiaire. La première des priorités consiste donc à isoler thermiquement les « passoires thermiques » de façon efficace et pérenne. Elle invite à rénover dans l’optique de densifier l’habitat et si du neuf doit être construit, d’augmenter la part de l’habitat collectif de 54% en 2015 à 80% en 2050.

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Pour le transport, devenu le premier poste d’émission de gaz à effet de serre à cause d’un recours quasi-exclusif aux combustibles fossiles, il s’agit de privilégier les transports en commun et les modes de déplacement doux. Les précédents rapports ont influencé le gouvernement Edouard Philippe : parmi les mesures prioritaires suggérées par NégaWatt figurent la réduction de la vitesse maximale sur route et autoroute, l’abandon de tout nouveau projet routier ou aéroportuaire, l’aménagement du territoire pour proposer des alternatives à la voiture, et une augmentation de la fiscalité sur les carburants.

NégaWatt reconnaît au secteur industriel le mérite d’avoir su baisser significativement sa consommation d’énergie, même si une partie du gain a été obtenu par des délocalisations. Elle conseille à présent aux industriels de se focaliser sur la production de produits durables et réparables, ce qui semble compatible avec un recentrage sur une production à forte valeur ajoutée adaptée aux pays occidentaux.

L’agriculture et l’alimentation sont priées de se tourner massivement vers l’agriculture biologique, tout en diminuant la proportion de protéines animales consommées : si le secteur agricole est faiblement consommateur d’énergie, l’élevage est fortement émetteur de gaz à effet de serre. Un scénario spécifique, Afterres 2050, est développé par l’association Solagro en cohérence avec l’approche NégaWatt (B).

La production d’ENR et son développement, ambitieux mais réaliste, repose sur 4 piliers : la biomasse, le biogaz, l’éolien et le photovoltaïque. Le législateur est invité à simplifier le cadre réglementaire et juridique, tout en incitant les collectivités locales et les citoyens à participer à la gouvernance et au financement des ENR.

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Le développement des ENR, couplé à la réduction de la demande d’énergie, permet d’envisager l’arrêt progressif de la production nucléaire d’ici 2035, et la disparition des énergies fossiles à l’horizon 2050. Pour répondre à l’argument des ENR intermittentes, les experts de NégaWatt misent sur le développement du « power-to-gas » pour assurer l’équilibre du réseau électrique. Le « power-to-gas » consiste à transformer l’électricité en gaz hydrogène, puis en méthane. Le scénario vérifie heure par heure jusqu’en 2050 l’équilibre entre production et consommation d’électricité. A partir de 2030, les excédents d’électricité renouvelables sont ainsi valorisés en gaz et assurent la stabilité du réseau électrique.

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Des impacts économiques, sociaux et environnementaux positifs

Le rapport NégaWatt passe discrètement sur l’effort d’investissement à court terme, pour se concentrer sur les bénéfices à long terme.

La pollution de l’air devrait connaître une nette amélioration à la suite des actions engagées sur différents fronts : véhicules électriques ou gaz, beaucoup plus propres et n’émettant presque plus de particules fines, rénovation thermique des logements anciens, pratiques agricoles ayant moins recours à la chimie. En 2015, la pollution de l’air était encore responsable de 48 000 décès prématurés.

La précarité énergétique devrait diminuer de 90%, en améliorant l’isolation thermique du parc immobilier actuel. En 2015, environ 10% des ménages français sont considérés en situation de précarité énergétique.

Le rapport avance également le chiffre de 400 milliards d’euros économisés sur la période 2017-2050 par rapport à un scénario tendanciel (maintien des politiques actuelles). Ce chiffre repose sur une baisse de l’importation des énergies fossiles, plus importante que l’investissement dans les ENR.

L’augmentation de l’emploi dans les secteurs du bâtiment, des transports en commun et des ENR fait plus que compenser les pertes d’emploi dans l’automobile et le nucléaire. Le rapport avance des chiffres de création nette d’emplois : 150’000 emplois créés en 2022, 400’000 en 2030 et 600’000 en 2050. Ces chiffres semblent réalistes car le rapport omet de parler des chiffres de l’emploi dans l’agriculture. Or l’agriculture biologique nécessite plus de main d’œuvre que l’agriculture conventionnelle (C).

L’étude promet également des retombées économiques locales pour les territoires et leurs acteurs : production d’électricité décentralisée, recours à des artisans locaux pour des emplois difficilement délocalisables… Le rapport ne mentionne pas en revanche le retard technologique pris par l’industrie française dans la transition énergétique. L’importation est la règle dans plusieurs secteurs : éolien, photovoltaïque (D)…

Enfin, NégaWatt envoie un message fort de solidarité et de responsabilité vis à vis des populations du tiers-monde. Une approche basée sur la sobriété permet la suppression de consommations énergétiques inutiles et la libération de cette même quantité d’énergie pour répondre aux besoins vitaux des populations défavorisées.

Conclusion

Le but de cet article était de vulgariser une approche scientifique possible pour la transition énergétique. Ce scenario comporte toutefois quelques limites.

Il fait peu état des difficultés d’implémentation des énergies renouvelables en France. Ainsi, il n’y a actuellement en 2018 aucune éolienne offshore raccordée au réseau, alors que le Grenelle de l’environnement tablait sur un premier raccordement en 2013. Le délai de création moyen d’un parc éolien en France est de 7 à 10 ans, pour seulement 3 à 4 ans en Allemagne. (E)

Si les scientifiques de négaWatt parlent d’un scenario sans rupture technologique, ils ne donnent pas beaucoup de détail sur la technologie « Power to Gas » afin d’expliquer à quel horizon cette technologie encore expérimentale sera considérée comme mature.

Enfin, le scenario table sur une fin du nucléaire pour 2035. En 2018 le démantèlement de Fessenheim n’a pas encore commencé, il faudrait donc pouvoir fermer 58 réacteurs dans une période comprise entre 2020 et 2050. C’est toute une filière industrielle à construire. Sauf si la France décidait d’exporter son surplus de production, et choisissait de conserver une partie de son parc nucléaire en plus des énergies renouvelables… (F)

Malgré ces quelques critiques, le scénario négaWatt a le mérite de vulgariser des alternatives possibles pour la transition énergétique, et surtout suggère que la société publique se réapproprie ce débat, trop longtemps resté la chasse gardée de l’Elysée et de quelques industriels.

 

Sources

(A) https://www.negawatt.org/Statuts-et-financements
(B) http://afterres2050.solagro.org/
(C) http://www.agencebio.org/les-prix-des-produits-bio.html
(D) « Difficultés en série pour la filière éolienne française » La Croix, 4 septembre 2017
(E) « L’éolien manque de souffle » Le Monde, 12 décembre 2017
(F) https://www.actu-environnement.com/ae/news/negawatt-rte-scenario-nucleaire-solaire-photovoltaique-energie-30456.php4

Lexique

(1)
ENR : Énergies Renouvelables

 

par Patrick Foltzenlogel

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