par Marc Brunel (RSEDD 2018)

24 avril 2013, une catastrophe vient d’avoir lieu à Dacca au Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres de la planète ; L’immeuble hébergeant une usine de production textile, sous-traitante des grands noms européens de la mode et de la distribution s’effondre et tue plus de 1100 ouvrier. Le drame du Rana Plaza sera de mémoire d’homme le plus meurtrier de l’air industrielle.

Alors même que l’industrie mondiale du textile pèse à elle seule 1700 milliards de dollars et affiche une bonne croissance (+4% entre 2016 et 2017 : source Euromonitor), cet événement dévoile une chaine de valeurs complexe, mondiale, qui expose les travailleurs et l’environnement à des risques majeurs.

Au Bangladesh la réalité est criante : donneurs d’ordre et investisseurs n’ont pas pris en compte les règles élémentaires de sécurité, de fiabilité et les valeurs sociales qui garantissent une production industrielle saine et durable. Ironie du sort, les infrastructures semblaient être parmi les plus modernes du pays. Malgré une activité économique locale entièrement basée sur la sous-traitance, on constate de manière générale un très faible investissement sur les infrastructures et l’outil industriel de production, creusant ainsi les inadéquations entre la sécurité et les conditions de travail face aux exigences d’une manufacture de masse. On peut s’interroger sur la pérennité du modèle économique dans son ensemble et la réaction des associations de consommateurs, des ONG et des gouvernements est immédiate : On exige des entreprises de mode et donneurs d’ordre d’exercer un devoir de vigilance et un meilleur contrôle des sous-traitants.

Les premières réponses de l’industrie textile seront dès 2013, la mise en place d’une convention (ACCORD) visant à améliorer les normes de sécurité dans l’industrie de la confection au Bengladesh. Cet ACCORD de transition est à ce jour ratifié par 192 enseignes et couvre plus de 1.200 usines. IndustrialALL et UNI  après avoir obtenu 30 millions de dollars pour indemniser les familles des victimes du Rana Plaza ont obtenu pour la seconde fois en 2018 un règlement de 2,3 millions de dollars de la part d’une marque de vêtement pour améliorer les conditions de travail et palier les risques présents sur sa chaine d’approvisionnement. Une autre initiative, ACT (Action Collaboration Transformation), voit le nombre de signataires sensiblement augmenter et confirme ainsi l’implication des donneurs d’ordres sur les engagements de santé, de sécurité et de développement durable.

De son côté, l’industrie du cuir également impactée par le drame, et qui connaît des problématiques assez similaires dans la région d’Hazaribagh en Inde (classée parmi les plus polluées du monde par Human Rights Watch) et dans d’autres régions à faible coût de main d’œuvre qui ternissent mondialement son image, va réagir en imaginant une approche méthodologique originale et placer la RSE au cœur de ses préoccupations.

Très rapidement les associations professionnelles internationales de la filière se réunissent et identifient la santé et la sécurité comme valeurs prioritaires pour les entreprises. Un premier projet innovant de dialogue social est mis en place entre l’association des tanneurs européens (COTANCE) et IndustriALL, le représentant des plus importants syndicats professionnels internationaux. Cette approche a permis d’enrichir la connaissance des méthodes et process productifs mais surtout de valider la très grande ouverture et la très grande transparence dans les échanges entre les partenaires sociaux et les organisations professionnelles, prémices essentielles pour bâtir une approche RSE performante.

En parallèle, l’Agence Européenne pour la Sécurité et la Santé au Travail (EU-OSHA) développe depuis 2012 OiRA (Online Interactive Risk Assessment), un outil d’auto-évaluation des risques qui facilite la réalisation de diagnostics, utilisable aussi bien par les grands groupes que par les petites entreprises qui manquent souvent de ressources et de compétences en matière de sécurité et de santé au travail. OiRA présente de nombreux avantages ; il est évolutif, il peut prendre en compte les spécificités sectorielles et il est mis gratuitement à disposition des entreprises. La filière cuir va très rapidement opter pour cette solution qui répond parfaitement à ses besoins et à ses contraintes structurelles (organisation verticale de la filière et une majorité de TPE et PME forment ses effectifs).

Entre 2017 et 2018 une enquête financée par l’Union Européenne vient compléter l’approche. Cette étude cible alors tous les acteurs de la chaine de valeur; producteurs, fournisseurs, marques de mode, organisations professionnelles, distributeurs, sans oublier les consommateurs. Trois questions majeurs ont été abordées lors de cette enquête : Comment les entreprises sont-elles réglementées et comment peuvent-elle contrôler leur propre chaines d’approvisionnement ? Comment les fabricants et les importateurs de produits en cuir établissent des normes et contrôlent les conditions de travail tout au long de la chaine d’approvisionnement ? Comment les observateurs et d’autres parties prenantes observent-ils et interagissent-ils avec la filière ?

Les résultats de l’étude « Devoir de précaution dans l’industrie de la tannerie » ont été rendus public le 9 octobre dernier à Bruxelles. On note de manière significative la très grande transparence et la volonté profonde d’amélioration des acteurs de la filière. La sécurité reste un aspect prioritaire pour tous les acteurs de la chaine de valeurs cependant on constate que la manière d’appliquer le devoir de vigilance n’est pas envisagé partout avec le même niveau de maturité. On observe une grande confusion à propose des instruments permettant d’évaluer la sécurité alors que l’outil OiRA mérite sans doute d’être mieux connu et appréhendé par les entreprises. Les clients du cuir, marques et groupes de mode, ont un rôle déterminant pour améliorer les conditions de travail. Et enfin, la mise en place de bonnes pratiques est un gain de compétitivité et ouvre des perspectives commerciales intéressantes.

A la vue des résultats, l’industrie peut maintenant travailler à un plan d’action plus précis, adapter et déployer les outils nécessaires à l’évaluation des entreprises, et à terme d’en agréger les données et dégager ainsi une analyse et des tendances au niveau Européen. Ces résultats pourront servir d’étalon pour la filière cuir au niveau mondial.

La méthodologie RSE développée par la filière cuir favorise le dialogue social avec les organisations professionnelles à un échelon international, implique les pouvoirs publiques au plus haut niveau, définie un cadre et des engagements pour les parties prenantes, et accompagne les entreprises sous-traitantes dans leur remédiation. Elle pourrait sans doute servir d’exemple et être appliquée à d’autres secteurs d’activité.

3 thoughts on “La filière cuir fait sa révolution RSE!

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