par Maëva Frérot (RSE-DD 2018)

 

Nous allons parler ici d’équilibre cognitif. Qu’est-ce qu’il peut bien se passer dans nos têtes pour que nous continuions à acheter le dernier téléphone portable dernier cri alors que nous savons comment se déroule l’extraction des minerais nécessaires à sa fabrication ?
Comment parvenons-nous à manger de la viande après avoir, intentionnellement ou non, vu des vidéos d’abattage ou de maltraitance animale ?
Les exemples pleuvent, révélant toujours plus de paradoxes mentaux et de petits arrangements avec nous-mêmes.
C’est Léon Festinger qui aborde en premier cette notion de dissonance cognitive (A Theory of Cognitive Dissonance, 1957), après avoir étudié les mécanismes d’autoprotection psychologique visant à réaligner réciproquement nos pensées avec nos actes.
La dissonance cognitive n’a pas besoin d’une contradiction magistrale et criante pour s’installer, un simple léger malaise suffit pour que notre cerveau cherche à rétablir la cohérence. Et personne n’est à l’abris ! Le fait même de se dire que cela n’arrive qu’aux autres est un biais inconsciemment confortable, partisan du moindre effort, concocté par Monsieur-l’Organe-qui-se-nomme-lui-même dans le but d’éviter d’avoir à remettre en cause l’entièreté de notre mode de vie.  Il en relève de fait de notre santé psychologique !
Mais cet article ne se veut pas fataliste ou moralisateur. Nous allons chercher à comprendre ici quels sont les mécanismes opérants dans la gestion de nos contradictions, afin d’en faciliter la reconnaissance et in fine d’évaluer nos croyances ou du moins les idées auxquelles nous adhérons facilement.

A l’origine d’une opinion, un ressenti. Nous questionnons le réel et notre environnement, ce qui déclenche des émotions et nous amène à des choix psychologiques, physiques, sociétaux, etc. Il est intéressant de constater que notre pensée dispose de deux modes, l’un rapide et l’autre lent.
Le mode rapide se veut le moins énergivore possible, il classe les idées selon les prérequis que nous avons validés au préalable. Par exemple : « j’apprécie les travaux de tel organisme, je sais que pour tel problème ils ont eu un rôle majeur, je vais donc facilement adhérer à leurs actions futures et rejoindre leurs conclusions ». Des situations sont particulièrement favorables au mode de réflexion rapide, par exemple un rapport d’autorité (Obedience to Authority par Stanley Milgram, 1974), ou bien l’implication dans un groupe ou un mouvement social (Les Lois de l’Imitation par Gabriel Tarde, 1890).
Le mode lent, comme son adjectif l’indique, requière du temps, des recherches, un croisement des sources, une étude la plus objective possible des arguments de l’opposition, etc. Parce que nos journées ne font pas 45 heures, parce que nos réserves d’énergies ne sont pas illimitées, et puis parce qu’on n’a pas « que ça à faire », nous ne pouvons pas fonctionner qu’en mode lent. Quoiqu’il en soit, c’est dans un de ces deux modes qu’une opinion ou une croyance s’ancre. A quel moment sommes-nous dans le mode rapide ? Autrement dit, quelles idées nous séduisent de prime abord ?
Comme on le sait, le cerveau n’aime pas les paradoxes et cherche à optimiser ses dépenses énergétiques. Le mode rapide de la pensée est un facilitant pour rationaliser nos actions ou nos croyances déjà établies. Cela ne veut bien sûr pas dire que tout ce qui  passe par ce mode est erroné, mais simplement qu’il évite la remise en cause de notre système de valeur et peut donc conduire vers la persistance de croyances et/ou de comportements.

« (…) l’idée qui a envahi le cerveau tend à se transformer en acte » (Le Bon, 1895)

Une fois l’opinion ancrée, qu’elle soit valide ou non, s’amorce le processus d’autoprotection (d’ailleurs, l’ancrage lui-même d’une opinion ou croyance peut relever de ce mécanisme, la boucle est bouclée !). Par exemple, nous pouvons chercher à confirmer ce que nous croyons (notamment par le biais de confirmation), et en cas d’échec ou de contradiction, nous pouvons minimiser les causes internes et maximiser les causes externes, c’est ce que l’on appelle l’erreur ultime d’attribution.
L’argumentation fallacieuse est de fait un outil dans la stratégie d’évitement de la dissonance cognitive ou de limitation d’un inconfort psychologique, et longue est la liste de biais cognitifs employés !

Donc finalement, qu’est-ce que je choisis de croire ? Quelle est la place de l’émotionnel dans mes choix ? Qu’est-ce qui me permet de m’y complaire ? Y a-t-il des arguments fallacieux dans mes sources d’informations ?
Selon Gabriel Tarde, la croyance permet l’imitation et le désir permet l’invention. Nous pouvons à notre guise et indéfiniment requestionner nos schémas, nos modèles, et nous inspirer de ce qui s’aligne le plus avec nos valeurs en plus d’user de toujours plus de rigueur scientifique et zététique.
Réinvestissons continuellement nos croyances, et engageons-nous !

 

Pour en savoir plus : « Et si c’était de la dissonance cognitive ? » Rapport d’Olivier Brunel et Céline Gallen, de l’IRIS-Université Jean Moulin Lyons 3 et de LEMNA-Université de Nantes, publié en 2010.

One thought on “Comment gère-t-on la dissonance entre nos actes et nos valeurs?

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