par Julien Claude (IGE 2018)

 

Dans son essai Collapse paru en 2005 [1], le géographe américain Jared Diamond analyse les disparitions de sociétés anciennes. Aux Mayas, Vikings et Pascuans, il aurait pu ajouter une société en déclin bien plus récente : celle des Nauruans, habitants de l’île de Nauru.

Comment ce petit État de 11 000 habitants [2] s’est effondré totalement après être devenu l’un des pays les plus riches de la planète durant la fin du XXe siècle?

 

AU MENU, UN PARADIS PERDU

Nauru (se prononçant « Naourou ») est l’un de ces îlots isolés au cœur du Pacifique Sud, pas assez grand pour être représenté à l’échelle d’un globe terrestre d’écolier. C’est un État insulaire, membre des Nations Unies, considéré comme la plus petite république du monde.

Peu de gens sont capables de situer sur une carte ce minuscule rocher de 21 km² de superficie, à peine plus vaste qu’un arrondissement parisien. L’île est située à 2000 km à l’Est des côtes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, n’a pas de capitale officielle et ne possède qu’une seule route bitumée de 19 km suivant les contours tout en rondeur du littoral. Nauru est aujourd’hui le pays le moins visité du monde et s’y rendre est une véritable expédition tant l’île est éloignée de tout et peu desservie.

 

ENTRÉE COPIEUSE

L’histoire de Nauru aurait pu être insignifiante, mais le sous-sol de cette petite île renfermait un trésor : un phosphate particulièrement abondant et pur.

Durant des millénaires, le guano –mélange de fiente et de squelettes d’oiseaux– mélangé à la terre et au corail de l’île serait peut-être à l’origine de la formation de ces immenses réserves de phosphates [3].

Un avocat australien décrit Nauru comme : «une île faite de merde, qui ressemble à une merde, et qui a l’odeur de la merde. Mais si vous êtes bon en affaires, alors vous allez tout de suite vous faire avec ce pays un bon petit paquet d’oseille [4]. » Il ne croyait pas si bien dire…

En 1896, un capitaine dont le navire mouille à Nauru, ramasse un étrange caillou qui ressemble à du bois pétrifié. Il le rapporte à son employeur en Australie. L’étrange caillou traîne des années sur le sol de son bureau, maintenant la porte ouverte les jours de grande chaleur [3].

En 1899, un autre employé passe un jour par là et intrigué par la présence de ce caillou l’emprunte pour le faire analyser. Les résultats sont inespérés : du minerai de phosphate presque pur. Dès lors, le destin du peuple de Nauru et le phosphate ont leur histoire commune scellée [3]. L’île devient une mine à ciel ouvert, exploitée par les colons pendant des décennies, sous le regard des habitants qui jusqu’ici vivaient de la cueillette et de la pêche.

Vingt ans plus tard, les australiens s’installent définitivement sur l’île. Le phosphate naturel de Nauru se révèle un engrais très riche en nutriments dont raffolent à l’époque les grandes exploitations agricoles australiennes, néo-zélandaises et britanniques. Malgré son éloignement, toutes les infrastructures nécessaires sont aménagées sur l’ile pour exporter par voie maritime, à un rythme industriel, la précieuse substance.

L’Australie engrange jusque dans les années 1960 d’énormes bénéfices et ne laisse que des miettes aux Nauruans. Ces derniers, conscients désormais de la fortune qu’ils ont sous leurs pieds, veulent leur part du gâteau.

Appuyée par l’ONU, Nauru devient indépendante le 31 janvier 1968.

L’industrie du phosphate est immédiatement rachetée à l’Australie et devient une entreprise nationalisée gérée par les nouveaux dirigeants du pays. Trente années d’opulence ininterrompue vont alors commencer.

 

PLAT DE RÉSISTANCE GARGANTUESQUE

Les revenus colossaux générés par l’extraction du phosphate atterrissent désormais directement dans les poches des habitants de Nauru. Du jour au lendemain, les Nauruans s’enrichissent considérablement. Les services à la personne, l’accès à l’eau potable et à l’électricité sont offerts par le gouvernement. Plus aucun habitant n’a besoin de travailler puisque les emplois dans les mines et les commerces sont confiés à de la main d’œuvre venue de Chine. Les soins de santé sont procurés gratuitement par l’hôpital de la ville, flambant neuf et très moderne pour l’époque. Quand ce dernier ne suffit pas, l’État envoie ses malades dans les meilleures cliniques d’Australie. L’île achète même à l’est de la ville de Melbourne un quartier résidentiel afin d’y installer les familles des patients pour les longs séjours[3].

Les impôts sont tout simplement supprimés car les caisses de l’État sont déjà remplies de devises.

L’État fait tout, fournit tout, pourvoit à tout.

L’État nettoie même les toilettes des habitants. Des femmes de ménage sont payées pour tenir rangées et propres les maisons des citoyens. Chaque foyer possède une télévision dans chaque chambre, des climatiseurs dans toutes les pièces, de l’électroménager à profusion et plusieurs voitures ; parfois jusqu’à 6 ou 7 par famille.

Cette richesse soudaine transforme les conditions de vie des Nauruans. Plus personne n’a besoin de pêcher. Tout comme le reste, les denrées alimentaires sont alors directement importées et les habitants ne se nourrissent plus que de plats préparés venus d’autres continents. Pendant plusieurs années, la vie de l’île, autrefois très paisible, se transforme en un véritable festin permanent. Les habitants font la fête, ingurgitent de la nourriture grasse et salée quotidiennement et dépensent leur argent en bières ou autres boissons sucrées. L’argent, qui coule à flot, est dépensé dans la construction de golfs et de cours de tennis. Malgré toutes ces dépenses, la richesse de Nauru ne cesse d’augmenter.

En 1974, l’île engrange 225 millions de dollars de bénéfices et devient, derrière l’Arabie Saoudite, le pays avec le PIB par habitant le plus élevé du monde.

Mais n’étant pas préparés à gérer une si grosse fortune et un changement culturel aussi fulgurant, les citoyens sont livrés à eux-mêmes et s’enfoncent toujours plus loin dans la surconsommation.

Un exemple édifiant : les voitures. Chaque jour, emprunter l’unique route de l’île avec des pick-up toujours plus gros est devenu une véritable passion. En cas de crevaison ou de panne d’essence, les Nauruans laissent leur voiture au bord de la route pendant des semaines. Certains vont même jusqu’à donner leurs clés à d’autres Nauruans; « De toute façon, j’ai un autre 4 x 4 qui arrive par cargo la semaine prochaine. » témoigne d’ailleurs l’un d’entre eux [3]. Toute la vie sociale traditionnelle de l’île disparaît, du fait de l’omniprésence des cassettes vidéo que les Nauruans regardent seuls chez eux sur leur grand écran importé d’Australie.

En 1977, Nauru construit le plus haut building de la ville de Melbourne, le Nauru House Building. Le président et ses ministres s’y installent, aux derniers étages de la tour, et contemplent leur empire grandissant.

Le développement de Nauru est également tentaculaire hors de l’île. Melbourne, Washington, Sydney, Fidji, Hawaï; comme au jeu du Monopoly, un peu partout dans le Pacifique et dans le Monde, Nauru achète terrains et propriétés. À cet incroyable portefeuille immobilier et boursier, le gouvernement ne se prive pas et crée une compagnie aérienne équipée de six avions. Utilisées parfois pour les besoins privés des dirigeants, les lignes couvrent tout le Pacifique.

Pour quatre millions de dollars, Nauru se fait même mécène et finance au Royaume-Uni une comédie musicale revisitant la vie de Léonard de Vinci. Tout le gouvernement fait un demi-tour du monde en avion pour se rendre à Londres afin d’assister à la première. Le spectacle sera l’un des échecs les plus retentissants du genre et sera retiré de l’affiche à peine un mois plus tard.

 

DESSERT : LA DESCENTE AUX ENFERS

Les choses se gâtent avec les premiers signes d’épuisement des mines de phosphate au début des années 1990. Nauru, privée de ressources, et vivant sous perfusion d’argent facile depuis trop d’années s’effondre totalement.

Plutôt que de réduire leur train de vie, l’État et les Nauruans commencent à emprunter jusqu’à être étranglés de dettes : les compagnies nationales font faillite, l’État ne peut plus payer ses fonctionnaires, la banque doit fermer ses portes et les Nauruans perdent alors jusqu’à leurs dernières économies. L’île se transforme en paradis fiscal et n’hésite pas à vendre des passeports à des clandestins et des terroristes. Nauru aurait blanchi près de 70 milliards de dollars de la mafia russe [5] et abrité plus de 400 shell banks. Ces banques sans existence physique permettant de faire transiter de l’argent sale, de le blanchir et ne pas payer d’impôts dans son pays d’origine. En 2002, deux terroristes liés à Al-Qaida sont arrêtés avec des passeports nauruans [3].

Nauru accumule toutes les bourdes et perd toute légitimité aux yeux de la communauté internationale. Le sommet est atteint lorsque Nauru loue plus de la moitié de son territoire à l’Australie, qui y installe deux centres de détention de demandeurs d’asile.

Actuellement, les conditions épouvantables dans lesquelles vivent ces réfugiés inquiètent la communauté internationale. Chez les enfants en particulier, un nombre alarmant de tentatives de suicide, de cas d’automutilation, d’états de désespoir extrême font froid dans le dos[6].

 

DIGESTIF ET GUEULE DE BOIS

En un peu moins de trente ans, la population de Nauru a complètement effacé sa culture de sa mémoire. Aujourd’hui, la quasi-totalité du territoire de Nauru ressemble à un désert de pierres. L’île est ravagée sur le plan économique et écologique : 80% de la surface du territoire a été creusée [3], la déforestation et les rejets industriels ont détruit irréversiblement la biodiversité locale. Nauru est une île ruinée à tous les niveaux, qu’on a même envisagé un moment d’abandonner en préparant l’exil de ses habitants[7].

Environ 80% des Nauruans souffrent d’obésité morbide [3] et 40% d’un diabète de type II, principale cause de décès du pays. Beaucoup de maladies pulmonaires sont également recensées, imputables aux poussières toxiques flottant dans l’air suite aux exploitations minières. L’espérance de vie est désormais sur l’île inférieure à 50 ans.

Nauru se tourne aujourd’hui de nouveau sur ce qui a fait sa richesse et son histoire chaotique : relancer l’exploitation de réserves secondaires de phosphate; il n’y a pas de plan B. Une rédemption par l’unique source de ses tourments. Le paradoxe est grand. Creuser, creuser encore oui mais jusqu’où? Creuser encore l’île, à l’heure où le réchauffement climatique entraînera nécessairement une hausse du niveau des mers et des inondations en séries…

La globalisation a posé sur Nauru son empreinte de façon indélébile. Un endroit où on aurait déposé tous les maux de nos sociétés.

«Nauru n’est pas un pays ruiné. Nauru parle de nous-mêmes confrontés à la richesse et à l’abondance (…) Nauru c’est surtout l’histoire de l’homme qui, une fois son confort matériel assuré, néglige sa culture, oublie son passé et se fout de son environnement.»[3]

C’était Nauru, juste un fragment d’humanité. Bon appétit.

RÉFÉRENCES

[1] Diamond, Jared. Effondrement: Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Gallimard, 2006.

[2] Kiste, Robert. Nauru. http://www.universalis.fr/encyclopedie/nauru/ , 2019.

[3] Folliet, Luc. Nauru, l’île dévastée. Comment la civilisation capitaliste a détruit le pays le plus riche du monde. La Découverte / Poche, 2010.

[4] Quevreux, Grégoire. Le futur a déjà eu lieu à Nauru. https://philitt.fr/2018/04/23/le-futur-a-deja-eu-lieu-a-nauru/ , 2018.

[5] Hitt, Jack. The billion-dollar shark. https://www.nytimes.com/2000/12/10/magazine/the-billion-dollar-shack.html , New York Times, 2000.

[6] AFP. L’Australie va évacuer tous les enfants migrants de l’île de Nauru. https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/11/01/l-australie-va-evacuer-tous-les-enfants-migrants-de-l-ile-de-nauru_5377546_3216.html , Le Monde, 2018.

[7] Landais-Barreau, Pauline. L’île de Nauru : du rêve au cauchemar Nauru. https://www.francetvinfo.fr/monde/asie/lile-de-nauru-du-reve-au-cauchemar_3068375.html , franceinfo, 2014.

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