Par Chloé Aumont (IGE 2018)

 

Quand le génie fait place à l’ingéniosité

 

Vous avez surement déjà entendu parler des low-tech, sans forcément savoir ce que ce terme recouvrait. Du vélo aux tiny houses, en passant par le four solaire, le lave-linge à pédale ou encore l’hydroponie, ses applications aussi diverses que variées ont de quoi étonner. Mais que se cache-t-il derrière ce concept ?

 

Qu’est-ce que les low-tech ?

Si on en croit le Cambridge International Dictionnary of English, la low-tech, que l’on peut traduire par basse technologie en français, est simplement une technique non récente, qui utilise des matériaux anciens. En clair, moins un objet est sophistiqué, plus il est low-tech. La période préindustrielle est donc, par définition, low-tech. Cependant, cette définition ne reflète pas le contexte et les valeurs placés derrière ce concept. Le nom a été choisi en opposition aux « high-tech » – hautes technologiques – dont la pertinence pour résoudre la crise écologique actuelle est contestée. Philippe Bihouix, ingénieur centralien et auteur de l’opus éponyme L’âge des low-tech : vers une civilisation techniquement soutenable, sorti en 2014, leur oppose donc les « low-tech » ou « technologies sobres, agiles, durables et résilientes »[1] .

Si le terme de low-tech est relativement nouveau, la réflexion autour de technologies sobres et durables ne date pas d’hier. On la retrouve notamment chez de nombreux économistes et ingénieurs des années 1960-1970, qui, face à l’avènement de la société de consommation, à la crise de l’énergie et aux grands projets technologiques hérités de la guerre froide, repensent l’usage et le développement des technologies[2]. On peut d’abord citer Lewis Mumford, pour qui deux types de technologies coexistent. La « technologie autoritaire » est une technologie de masse, centralisée, fonctionnant par des machines composée de pièces interdépendantes, remplaçables, standardisées et spécialisées. Elle suit la logique d’un système indépendamment de l’humain et annihile ainsi l’autonomie de l’individu. Il lui oppose la « technologie démocratique » dirigée par l’homme. Elle est moins sophistiquée mais ingénieuse et durable. Il lui arrive d’utiliser des machines, mais qui sont toujours dirigées par l’artisan ou l’agriculteur[3]. Cela rejoint l’idée d’une « technologie conviviale » développée par Ivan Illich dont l’usage que chacun en fait, ou n’en fait pas, n’empiète pas sur la possibilité d’autrui d’en faire autant[4]. La technologie doit ainsi être pensée par l’individu et pour l’individu. Pour Ernst Friedrich Schumacher, le problème majeur des « technologies sophistiquées », comme il les appelle, est qu’elles demandent un fort apport en capitaux. Il faut donc déjà être riche pour les mettre en place. Il prône alors des « technologies intermédiaires », à mi-chemin entre les technologies primitives préindustrielles et les technologies sophistiquées, plus simples, plus sobres, et compatibles avec les lois de l’écologie et des quantités limités de ressources[5].

Philippe Bihouix s’inspire de toutes ces réflexions pour définir le concept des low-tech. Selon lui, trois mots d’ordres définissent la démarche low-tech : la sobriété et l’économie à la source, avant même le développement de nouvelles technologies ; la conception basée sur des techniques durables et réparables, les plus simples et les moins dépendantes possibles des ressources non renouvelables ; et des conditions de production basées sur le savoir et un travail humain digne. Le Low-Tech Lab, créé en 2016 pour diffuser et promouvoir les low-tech, leur ajoute deux principes : un principe d’utilité, la technologie créée devant répondre à un besoin essentiel ; et un principe d’accessibilité de la technologie créée, avec une production, une utilisation et une réparabilité locales[6].

 

Low-tech vs. Green-tech

Si les enjeux de raréfaction des ressources et de changement climatique font consensus aujourd’hui, à quelques climatosceptiques près, les solutions que l’on nous propose pour entamer la transition écologique relèvent principalement des hautes technologies vertes. Elles utilisent majoritairement les technologies numériques pour permettre des gains d’efficacité énergétique et de consommation de ressources. On nous parle alors de smart grid aux énergies renouvelables, de smart city, de véhicule électrique autonome, etc. Or, selon Philippe Bihouix, le numérique représente plus de 10% des consommations d’électricité mondiales. De plus, il utilise de plus en plus de nanotechnologies qui rendent les composants électroniques extrêmement difficiles à recycler du fait de leur faible teneur en métaux. Par ailleurs, les green-tech utilisent des composants rares : gallium, indium, silicium, lithium, etc…, dont l’extraction est polluante et dont le taux de recyclage avoisine les 1% seulement[7].

De plus, le rêve rifkinien[8] d’optimisation numérique pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, on constate que les gains d’efficacité atteints grâce à l’utilisation du numérique provoquent souvent un effet rebond (ou paradoxe de Jevons) : une augmentation de la consommation d’énergie malgré un gain d’efficacité, liée à de nouveaux usages de cette énergie. Par ailleurs, la vitesse de déploiement des technologies vertes est trop lente pour atteindre les objectifs mondiaux d’un scénario d’élévation des températures limité à 2°C en 2050. Ainsi, malgré l’impressionnante croissance des énergies renouvelables, elle ne parvient pas à accompagner la croissance de la demande électrique : sur les 600 TWh supplémentaires produits en 2017 par rapport à 2016, 300 TWh l’ont été avec du solaire et de l’éolien, et 300 TWh l’ont été avec du charbon essentiellement[9].

Les low-tech, loin de se résumer à un retour aux technologies du Moyen-Âge, replaceraient plutôt au centre de la réflexion la notion d’usage. Nous avons besoin de nous déplacer, certes, mais avons-nous besoin d’un véhicule lourd, rapide et équipé de multiples gadgets quand de petites voitures sans options bridées à 80 km/h conviendraient à la plupart de nos trajets. De telles voitures pourraient sans difficulté atteindre une consommation de moins de 1L au 100, de même qu’une batterie de 15 kWh pour une autonomie de 200km et une vitesse de pointe à 80 km/h serait suffisante et allègerait largement le véhicule et sa consommation d’électricité. Cette réflexion peut être menée sur tous les composants de nos consommations : quid d’un ordinateur minimaliste, d’un garde-manger plutôt qu’un frigidaire, d’un livre d’école plutôt qu’une tablette, etc… Si l’on applique le principe de Pareto à la notion d’usage, avec un objet 80% plus simple, ne perdrait-on finalement pas que 20% de ses fonctionnalités ?

L’économiste Nicholas Georgescu-Roegen disait que « chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement, pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche »[10], relevant ainsi que lorsqu’on utilise des ressources pour faire une chose, on ne pourra pas les utiliser pour en faire une autre. Il est donc temps d’établir un arbitrage dans notre usage des technologies. Gardons celles qui nous apportent un vrai gain de confort, dans le domaine de la santé par exemple, mais ne nous tournons pas vers des technologies qui nous amènent à des gains de confort totalement marginaux, par ‘flemme’ de nous déplacer ou de réfléchir.

 

Les low-tech en mal d’image

Si la réponse des low-tech à la crise écologique que nous traversons semble pertinente, elles demeurent mal connues et ne font pas rêver. Il faut dire qu’elles ne racontent pas de grandes histoires héroïques de progrès technologique célébrant le génie de grands inventeurs, de découvertes qui ont changé le monde. Leur esthétique sobre, faite de matériaux de récupérations est loin du grand battage marketing des produits de consommation habituels. Par ailleurs, l’un des principes phares de la low-tech est son accessibilité. Les innovations sont en accès libre sur internet ce qui rend la recherche d’un modèle économique rentable complexe, freinant leur diffusion à plus grande échelle. Les produits sont souvent à construire soi-même, à l’aide de tutoriels libres d’accès en open source, demandant du temps et du bricolage pour les construire dont nous ne disposons pas forcément.

Pourtant, la low-tech a de nombreux atouts à mettre en valeur. « Technologie libératrice » pour Murray Bookchin[11] , elle redonne à l’homme l’autonomie de créer ses propres outils, moins couteux et conformes à ses usages. C’est le pari de l’Atelier Paysan par exemple, qui propose des stages aux agriculteurs pour se former à l’auto-construction d’outils adaptés à leur terrain, et leur permettant de s’affranchir de leur dépendance aux grandes industries et d’adapter leurs machines à la nature plutôt que d’adapter la nature à leurs machines. C’est également une promesse d’adaptabilité, de réparabilité facilitée, d’entraide et de lien social renforcé. D’ailleurs, c’est autour d’un réseau ou d’une communauté que se retrouvent de nombreux partisans des low-tech, utilisant un nouveau vocabulaire qui emprunte énormément au champ lexical des grandes expéditions. Des Low-Tech Lab aux nouveaux explorateurs des possibles, l’association Gold of Bengal essaie en tout cas de rendre « l’Aventure au service de l’innovation utile ». Si l’on louait autrefois le génie des grands inventeurs, encensera-t-on demain l’ingéniosité du système D ?

 

[1] Philippe Bihouix, « Start-up Nation ? Non, low-tech nation. », Socialter, Hors-série n°6, mai-juin 2019.

[2] François Jarrige, « Inventer un régime pour les low-tech », Socialter, Hors-série n°6, mai-juin 2019

[3] Lewis Mumford, Techniques autoritaires et démocratiques, 1963

[4] Ivan Illich, La convivialité, 1973

[5] Ersnt Friedrich Schumacher, Small is Beautiful, 1973

[6] L’équipe du Low-Tech Lab, « Les tables de la low », Socialter, Hors-série n°6, Mai-juin 2019

[7] Philippe Bihouix, L’âge des low-tech, vers une civilisation techniquement soutenable, 2014

[8] Jeremy Rifkin, La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, Des liens qui libèrent, 2012

[9] Philippe Bihouix, L’âge des low-tech, vers une civilisation techniquement soutenable, 2014

[10] Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance¸1971

[11] Murray Bookchin, Vers une société libératrice, Ecosociété 2013

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