Nous sommes en 2040, la terre existe toujours, l’humain existe toujours. Vous lisez votre journal tranquillement installé sur une banquette, vous déplaçant à vive allure, slalomant entre des piétons de moins en moins existants et vous dirigeant tout droit vers le lieu de vos convoitises encore inconnu pour l’instant. Pas de coup d’œil dans le rétro, pas de regard loin à l’horizon, la voiture autonome s’est imposée comme « le » mode de transport universel.
Nous sommes en 2040, la terre existe toujours, l’humain existe toujours… toujours un peu moins.
Avant d’en arriver là, le fantasme de la voiture 100% autonome se heurte à des enjeux majeurs qui ne paraissent ni soutenables pour la planète, ni pour ses habitants.

 

Le dilemme du tramway

La première barrière à franchir n’est pas des moindres, il s’agit de celle de l’éthique. Souvent mise de côté aux premier abord, l’éthique revient inéluctablement au centre des débats. En effet, dans notre société, cette notion est souvent questionnée dans un second temps, après que les évolutions scientifiques, techniques et technologiques aient été réalisées.
Dans ce contexte, le développement de la voiture autonome se retrouve face à un combattant de choix, qui lui impose un véritable dilemme moral.
En cas d’inévitable accident, qui d’un enfant, d’une personne âgée, d’un groupe d’individus ou de son occupant, la voiture décide-t-elle de sauver ? Plusieurs études sont menées sur ce sujet, que l’on nomme plus spécifiquement « le dilemme du tramway »[1].
Les chercheurs du MIT ont mis en place en 2016, une expérience participative appelée « The moral machine »[2]. Cette étude de grande ampleur, en recueillant les avis de plus de deux millions d’internautes, a permis d’établir un baromètre classant les meilleures options morales pour nos chers 4 roues autonomes.

 

Selon les pays, les cultures, les générations, les religions, le rang dans la société…les réponses des participants demeurent très hétérogènes. Et pour cause, trancher cette question relève plus d’un « choix de Sophie » que d’une approche purement objective. Pour autant, le rôle des ingénieurs et développeurs est bien de dicter à la machine qui elle doit épargner et qui elle doit tuer de manière autonome.
Trois clusters de pays avec des considérations morales plus ou moins similaires se dégagent néanmoins : « Occident » qui regroupe l’Amérique du nord et les pays nord Européens, « Orient » représenté par l’Asie et le monde Musulman et « Sud » qui englobe l’Amérique Latine et les pays du sud de l’Europe dont la France. Le cluster Occident aura tendance à privilégier l’inaction, les plus jeunes et les groupes. L’Orient exprime une préférence pour les piétons et ceux qui respectent les règles, avec une prise en compte de l’âge moins marquée. Ce dernier critère est en revanche est pris en considération de manière majeure par le Sud qui épargnera plus facilement de jeunes personnes face à des personnes âgées.

Malgré le fait que des règles et des normes doivent être élaborées, la question fera toujours débat.
Quelle solution alors ? Une voiture tellement infaillible, qu’elle n’aura jamais à faire ce choix, bardée d’intelligence artificielle, de processeurs et de capteurs. Mais dans ce cas, ce sont les ressources de la terre que l’on choisit de tuer.

 

La data, la prochaine essence de nos véhicules

Pour assurer leur autonomie, les véhicules de demain seront équipés d’une myriade de dispositifs, caméras, lidars (télédétection par laser), radars longue portée, sonars et d’autres capteurs en tout genre, le tout basé sur la sacrosainte architecture tripartite des temps modernes : capteurs + système de traitement des données + IA.
Cette technologie coûteuse embarquée implique pour être rendue plus démocratique, le lancement d’une production à grande échelle. Or, ces outils de détection demandent pour leur fabrication une quantité importante de métaux et de terres rares en tension pour la plupart aux quatre coins du globe. Aussi, leur production ne ferait qu’accroître une activité minière déjà trop polluante.
Cependant, une seconde problématique émerge de ce contexte, il s’agit de la data. En effet, le volume d’informations traitées, réceptionnées et émises par ces capteurs risque de faire augmenter de manière inexorable et considérable le bilan énergétique d’un Big Data déjà préoccupant.
Selon le PDG d’Intel Brian Krzanich, un véhicule autonome va générer et consommer pour 1 heures de conduite environ 4 téraoctets. Il précise : « en circulation, chacun de ces véhicules produira autant de données que 3000 utilisateurs d’internet » pour conclure « la data sera la prochaine essence de nos véhicules » [3].

 

 

Autant dire que la facture écologique sera extrêmement lourde, sans compter sur l’équipement dont devront se doter les infrastructures routières, tels que des antennes 5G, des caméras, des transmetteurs…qui jalonneront nos routes tous les 200 mètres.
Mais rassurez-vous, une partie de ces données ne sera pas perdue, elles seront précieusement stockées et passées dans la moulinette des algorithmes de nos chers GAFA.

 

Récolter des données toujours plus personnelles
 

La première question à se poser est de savoir pourquoi Google a été le premier à se lancer dans le développement de la voiture autonome, secteur jusqu’alors réservé aux fabricants automobiles. La réponse est qu’au travers de votre quatre roues autoguidé, il est extrêmement aisé de récolter des données toujours plus personnelles, dont les géants du web sont particulièrement avides. Plus besoin de marketer des produits pour les faire rentrer dans les logements, il suffit de faire entrer les prospects dans les voitures.
En effet, à la différence de votre domicile, dans lequel enceintes et objets connectés en tout genre s’installent avec parcimonie selon votre volonté, le cadre d’une voiture est beaucoup plus propice pour y intégrer à votre insu des capteurs d’un nouveau genre. Caméras analysant les traits du visages, capteurs récoltant la température du corps, le rythme cardiaque, l’activité électrodermique, le tout incorporé dans toutes les surfaces de l’habitacle. Le but affiché ici étant, toujours sous l’égide de l’analyse, de vous prodiguer la plus grande bienveillance et de connaître avant même votre propre pensée, vos besoins et vos envies. Or, comme l’écrit Éric Sadin dans son livre « L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle » : « Le terme autonome est inapproprié et trompeur, car le véhicule est piloté par l’industrie de la donnée et de l’intelligence artificielle, qui entend nous faire profiter, au cours des trajets, d’une infinité d’offre en fonction de nos états, de tel restaurant, de tel hôtel, de tel centre de soin, de tel film à visionner en son sein, nous signaler telle personne à rencontrer dans tel bar alentour… » [4]
En d’autres termes, en plus de ne plus piloter nos voitures, nous ne piloteront plus nos vies.

Cela étant, le spectre de la voiture autonome plane sur nous, mais est encore loin de s’abattre sur nos vies. Malgré la volonté d’électrifier le parc automobile et de promouvoir le covoiturage et le transport en commun via ces véhicules, le choix de cette mobilité dans le futur semble voué à perpétuer une logique consumériste… On aurait pu aspirer à des solutions moins liberticides et davantage marquées par le sceau de la sobriété.

Ivann Cazali (RSEDD 2018)

 

 

Références

[1] : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dilemme_du_tramway
[2] : http://moralmachine.mit.edu/hl/fr
[3] : https://www.networkworld.com/article/3147892/one-autonomous-car-will-use-4000-gb-of-dataday.html
[4] : Eric SADIN – L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle – L’échappée 19.10.2018

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