article de Chrystelle Roger (RSEDD 2018). Les points de vue exprimés dans cet article n’engagent que l’auteur.

 

Je suis invisible, pathogène, parasite, destructeur, ou alors je dégage une odeur nauséabonde, je suis laid, j’utilise ma ruse à des fins macabres, je fais des trous ou je ravage, je suis un démon et j’attire le mauvais sort, je suis inutile ou bien sanguinaire, mon nom est une insulte… Tant de mots pour le responsable de tous les maux sur terre. Qui suis-je ?

 

Mal-aimé, indésirable, pire « Nuisible »

Je représente une seule classification à moi tout seul et pourtant je suis tant d’espèces à la fois, aussi bien végétales, qu’animales. Le plus souvent arthropode, insecte, champignon, rongeur, je suis de plus en plus largement mustélidé, oiseau, mammifère volant, primate, canidé, etc.

Je suis la biodiversité non désirée.

Pour insulter, se moquer, dénigrer son congénère, l’humain se sert de mon nom : « Vermine, cafard, punaise blaireau, sale rat, voleur comme une pie, moche comme un pou, curieux comme une fouine, etc. !»

Je fais partie des ravageurs, des nuisibles. Car malgré, moi, j’ai voyagé avec l’homme d’un continent à l’autre, par bateau, avion, train ou jarre. Sans le savoir parfois ou pour des raisons commerciales, l’homme a tout fait pour que je me développe. Par la monoculture d’abord, ou en m’adulant comme auxiliaire biologique pour anéantir un autre ravageur. Il a fait de moi, que je sois insecte, oiseau ou mammifère, à l’insu de mon plein gré, le nouveau parasite d’espèces locales. Coccinelle d’Asie (Arlequin), je suis une tueuse de pucerons et « j’accepte de bosser à peu près dans n’importe quel environnement, je suis résistante au froid et aux maladies » précise le magazine spécialisé « La hulotte » qui m’a consacré deux numéros. Mon rendement est bien meilleur que ma congénère locale à 7 points, qui elle-même, partie à la conquête de l’ouest forcée en 1980, a décimé la Coccinelle à bandes transversales d’Amérique du nord. Coccinelle salvatrice pour aider l’Europe à venir à bout des cochenilles, je suis devenu paria dès que, faute de nourriture, j’ai bouloté ma congénère indigène la Coccinelle à 2 points.

L’homme a démultiplié mon espace vital ou a anéanti mon garde-manger, supprimé mes propres prédateurs, ou bien alors mes propres proies ; et en me réduisant à me nourrir des siennes dans une compétition acharnée, je suis devenu son indésirable.

Qu’ai-je fait pour mériter cette classification suprême valable dans la majorité des pays du globe, bien qu’en fonction de la culture spécifique du pays je sois parfois ravageur, parfois auxiliaire biologique ou agent militaire et policier ? Rat adulé en Inde, Rat démineur en Afrique, Rat des champs on me tolérait jadis, Rat des villes, je suis à « éRatdiquer » !

 

« Wanted » : genèse et « profiling » des « intouchables » de la Biodiversité

Sans être carnivore je suis un « déprédateur », un bio-agresseur, un agent phytopathogène, un mycoplasme, etc. Goupil affamé, je vole les poules des humains. Importés des Amériques pour ma fourrure, Homo Sapiens donne désormais des primes pour tuer Rat-musqué. Après m’avoir transporté, exploité, démultiplié, il faut désormais m’éliminer, me mutiler, m’exterminer, me pulvériser, me traquer, m’anéantir. Et si je ne le nuis pas, gare à l’invisibilité ! Pour être étudié et protégé, je dois répondre aux canons de beauté ! Pourquoi ?

Homo Sapiens, autoproclamé espèce supérieure, sur terre et centre de l’univers, a décidé de classer les « autres » animaux en différentes catégories qui évoluent au cours du temps et qui peuvent varier d’un pays à un à autre.

Selon Eric Baratay dans son ouvrage « Le point de vue animal. Une autre version de l’histoire », on compte désormais les animaux qui ont été réduits à l’état de ressources (énergétiques ou alimentaires) de plus en plus industrialisées (« animaux-produits » industriels), les animaux de compagnie (chiens et chats particulièrement utiles sur le plan affectif), et enfin tous ceux qui n’ont de valeur qu’en tant que point de comparaison avec l’humain, souvent renvoyés dans ce qui reste de nature plus ou moins sauvage, qui sont étudiés ou protégés (ex : espèces classées CITES. Mais il existe toujours ceux qu’il faut sacrifier, détruire ou ceux qui ont moins de valeur, véritables castes « d’intouchables ».

Si on se penche particulièrement sur les dernières catégories, on trouve à la fois les animaux indésirables car ils sont laids, peu exploitables ou inutiles à première vue ; et les nuisibles, à exterminer.

  • Quand laideur et rentabilité ne sont pas compatibles

Je suis visqueux comme de la morve ou de la matière fécale, je n’ai pas de grands yeux comme un bébé humain. Je ne suis donc pas rentable, et mes chances de survie sont alors très minces, même si je fais partie des 27000 espèces menacées dans le monde ! Blobfish, je suis le laissé- pour-compte de la Biodiversité.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les animaux laids ont moins de chance d’accéder à des programmes de conservation (ex : sélection de l’Australie sur le caractère attrayant et touristique), ou arrivent en queue de peloton des espèces prioritaires. Parents pauvres des programmes de recherche universitaires, ils ont été peu étudiés par manque de moyens. De leur côté, pour obtenir des financements, les ONG mettent en avant les animaux « attendrissants, majestueux, les Rois de la Jungle … » pour générer des mécanismes d’auto-identification et donc d’adhésion.

  • Nuisances et dégâts pour l’homme

A quel moment, devient-on nuisible ou ravageur ?

Les textes réglementaires et législatifs donnent une définition juridique anthropocentrée par excellence.

On appréhende les animaux au travers la seule perspective humaine dans un cadre normatif et réglementaire implacable. La loi française définit ce qu’est un “nuisible” dans le Code de l’environnement, article R-427-6. Le classement de certaines espèces en animaux susceptibles d’occasionner des dégâts, communément appelés animaux nuisibles (souvent les insectes, les rongeurs, etc.), se justifie par l’atteinte qu’elles peuvent porter à la santé et à la sécurité publiques, à la protection de la flore et de la faune, aux activités agricoles, forestières, aquacoles et à d’autres formes de propriété. (*2) http://www.driee.ile-de-france.developpement-durable.gouv.fr/les-especes-susceptibles-d-occasionner-des-degats-r1127.html. Si la notion de « nuisible » a enfin définitivement disparu de nos textes en 2018, dans les faits, rien n’a changé et surtout chez les chasseurs. En France, selon l’ASPAS Nature (Association pour la protection des animaux sauvages), si je suis Renard, Fouine, Martre, Putois, Belette, Corneille, Corbeaux freux, Etourneau, Pie, Geais, je figure sur la nouvelle « liste de la mort » triennale du Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire.

 

 

 

 

Être Putois c’est parfois plus mobilisateur, car je suis mignon (et encore…aux yeux des citadins et de quelques néoruraux), mais si je suis tique ou punaise de lit, quelle « autre » espèce sur terre pourrait me trouver une utilité, à part les chercheurs en biologie moléculaire peut-être ? Loi n° 89-462 du 6 juillet 1989

 

« Nuisibles », à qui profite le crime ?

Ceux qui me mettent en « boites, m’épinglent ou me clouent au pilori » sont pourtant les principaux acteurs de l’effondrement écologique et de la Biodiversité.

  • Les plus grands « Dealers planétaires » ou le pêché d’Hybris

Je suis un champignon, mon petit nom mignon rime avec amour en latin, « Phytophthora ramorum », je suis classé parasite mortel par le ministère de l’agriculture.  A cause de moi, quelques 50 hectares d’arbres ont dû être abattus. Ver Nématode, j’enrichis les multinationales. Les entreprises agro-pétrochimiques et les semenciers ont favorisé notre démultiplication. Nous sommes leurs Frankensteins ravageurs.

Dans la nature et l’agriculture raisonnée (ex : permaculture, agroforesterie), il n’existe pas de véritables ravageurs. Les ravageurs des uns sont les défenseurs des autres, un équilibre s’opère limitant la prolifération et à la surreprésentation d’une espèce.

Les produits chimiques ont été utilisés comme traitement prophylactique contre les ravageurs, dont la multiplication était favorisée par la reproduction, sur des centaines d’hectares, de cultures identiques, aux faiblesses identiques, devenus plus résistants chaque année nécessitant des doses encore plus importantes de biocides. Et plus on traite, plus on alimente le monstre : entre 1945 et 1997,  selon Janine Benyus (2011) dans son ouvrage « Biomimicry – Quand la nature inspire des innovations durables », le recours aux pesticides a augmenté de plus de 3300 %, mais les pertes totales dues aux ravageurs n’ont pas diminué. Aux USA elles ont augmenté de 20% malgré le bombardement par les pesticides. Les sols sont de moins en moins productifs malgré des semences prétraitées. Janine Benyus pointe du doigt l’impasse de l’agriculture industrielle qui a fait demander de plus en plus à la terre : «  même si nous avons amélioré notre sort grâce au garde-manger…, nous avions involontairement mis le doigt dans ce que le phytogénéticien américain Wes Jackson, directeur du Land Institute appelle « l’engrenage de la vigilance » : plus nous soumettions et protégions nos cultures, plus elles dépendaient de nous pour leur survie » (Benyus, 2011).

Les paysans devenus agriculteurs se sont ainsi fait mettre la corde au cou. Ils sont « accro » aux produits phytosanitaires, au travers de leurs terres, comme des véritables « cocaïnomanes ». En passant de la polyculture des plantes pérennes à la monoculture des annuelles et en mettant les paysans sous dépendance des transfusions pétrochimiques, d’engrais, des pesticides et des semences hybrides (qui ne transmettent pas leur caractère génétique d’une plante à l’autre), l’homme a ôté à la terre ses défense naturelles.

Les causes des proliférations des nuisibles sont variées et différentes selon les espèces. Mais  Le Monde en 2017 (Barroux, 2017) précise que les professionnels soulignent également le rôle du réchauffement climatique qui limite les périodes de moindre activité, avec une augmentation des températures hivernales, et accroît considérablement les zones d’action vers le nord notamment des moustiques, des frelons et des chenilles processionnaires. Autre cause : les coupes à blanc des forêts originelles pour favoriser la monoculture d’une espèce, la multiplication des voyages et les efforts insuffisants de la part des pouvoirs publics pour informer les particuliers dans leurs comportements.

L’intrusion de l’homme au cœur d’un système naturel, porte un nom : l’hybris. C’est la démesure de la façon de vivre de l’humain qui appelle un changement de paradigme et appelle à la tempérance et la modération.

  • Un business juteux autour de la dératisation et de la désinfection

Dans son article Le Monde dévoile que selon les chiffres communiqués par les professionnels de la chambre syndicale de désinfection, désinsectisation et dératisation, appelée « CS3D », les 2,7 millions d’interventions contre les nuisibles de 2013 sont passées à 4,2 millions en 2015 sur le territoire national, dont une augmentation de 41 % pour la dératisation et de 75 % pour la désinsectisation. À présent, on compte 5500 employés exerçant dans 1200 entreprises qui font un chiffre d’affaires total de plus de 650 millions d’euros. En 2018, La Tribune souligne la croissance exponentielle du secteur de la dératisation : « Entreprises et spécialistes de la dératisation ont su profiter du secteur .. C’est le cas par exemple de Rentokil, société experte en dératisation à Paris. Au sein des demandeurs de service, les agriculteurs sont en position de tête avec un quart des appels et les particuliers 18 %. » Par ailleurs, des consultants experts en hygiène et sécurité se sont démultipliés et publient des manuels de « lutte raisonnée contre les nuisibles » (dans l’hôtellerie et la restauration, l’industrie, etc.). Une norme AFNOR existe pour encadrer la profession : AFNOR NF EN 16636 « Services de gestion des nuisibles – Exigences et compétences ».

Selon l’Apsas, des luttes naturelles existent pourtant. Les campagnols qui sont tués au moyen de luttes chimiques pourraient être mangés par les renards et mustélidés. Cependant, la lutte chimique est toujours de rigueur pour l’association, ce qui présente le problème de l’utilisation de substances nocives en pleine nature et favorise l’ingestion de poisons par les prédateurs de campagnols et plus globalement par les sols et les hommes.

Des chercheurs français ont par ailleurs récemment montré que les pesticides SDHI (article Le Monde) pourraient être parfois plus toxiques pour des organismes non cibles que pour les moisissures contre lesquelles ils sont censés agir.

La lutte biologique est une alternative soutenable d’un point de vue écologique, limitant l’utilisation des pesticides. Elle demande néanmoins un contrôle et une approche écosystémique et transdisciplinaire, pour ne pas transformer un auxiliaire en futur ravageur. Tel a été le cas dans les années 90 quand les micro-guêpes importées d’Asie ont permis à l’Afrique de sortir de la famine causée par les ravages de la cochenille sur le manioc mais ont détruit d’autres insectes (manioc qui de surcroit n’était pas endémique du continent et avait été importé d’Amérique du Sud).

  • Le lobby chasse et agricole, un « permis de tuer en toute impunité »

Les chasseurs qui se proclament les nouveaux biologistes, viennent renforcer bien volontiers les sociétés commerciales, car les animaux sont des concurrents sur le gibier.

L’ASPAS déplore que le permis de chasser ne soit pas nécessaire pour l’emploi de certains moyens de destruction tel que le piégeage ou le déterrage : « L’acte de mise à mort d’un animal nuisible piégé avec emploi d’une arme à feu n’est pas considéré comme un acte de chasse. Il ne nécessite donc pas non plus de permis de chasser ». L’association dénonce des modes de destruction barbares, non sélectifs, aux conséquences non contrôlées. Les prédateurs naturels peuvent être tués pour protéger le gibier des chasseurs. Un arrêté prévoit en effet que renard, pie bavarde, belette et autres mustélidés peuvent être tués à proximité des enclos destinés aux lâchers de gibier (pourvues en nourriture abondante) et dans les territoires où les chasseurs mènent des actions pour favoriser leur gibier. Le nuisible est le souffre-douleur du chasseur, car c’est son permis de tuer en toute impunité, de faire souffrir sans risque d’être poursuivi.

Qui voudrait sauvegarder Corvus, quand les corbeaux sont accusés de faire disparaître les moineaux ? Mais ne sommes-nous pas à l’origine première de la disparation des oiseaux qui souffrent de l’anéantissement des insectes causé par notre système agro-chimique. Le corbeau par son intelligence proche de celle de l’humain (il sait fabriquer des outils) réussit simplement mieux à s’en sortir dans un monde dominé par l’humain. L’intelligence du corvidé est notamment mise en lumière par Emmanuelle Pouydebat (Atlas de zoologie poétique), directrice de recherche sur le comportement animal au MNHN.

Comment déclarer vouloir protéger la biodiversité quand le nouvel opérateur d’État, l’Agence Française pour la biodiversité est le fruit de la fusion avec l’Office national de la chasse et de la faune sauvage ? N’est-ce pas une dérive pernicieuse pour donner à un lobby, un permis de tuer des espèces protégées (les nuisibles le sont en fonction des départements comme le ragondin) avec le passe-droit de l’État ?

 

Et pourtant, le « nuisible » rend de nombreux services écosystémiques

Chiroptère- je suis un pollinisateur avant d’être un véhicule d’Ebola ; Ver- je régénère les sols ; Araignée- j’inspire toutes les industries du militaire, au luxe en passant par le bâtiment ; Araignée-moustique- je suis à l’origine d’anticoagulant ou d’aiguilles indolores ; Moustique- je dépollue les systèmes aquatiques en participant au cycle de l’azote, en filtrant les eaux, j’évite ainsi l’eutrophisation des milieux, je suis un mini-pollinisateur car j’ai besoin de sucre pour voler qui m’amène à butiner de fleur en fleur, je suis acteur à part entière de la biocénose !

Naturellement présentes dans le milieu naturel, les espèces nuisibles, avant de le devenir, participent aux équilibres des écosystèmes, et sont bénéfiques aux activités humaines en prédatant d’autres espèces animales ou en disséminant des végétaux. Pour la plupart, elles jouent un rôle de police sanitaire en débarrassant la nature de cadavres d’animaux, évitant ainsi la propagation de maladies.

Les rats, dans les égouts, sont les éboueurs de Paris et décongestionnent de nombreux réseaux d’assainissement. Cependant avec l’augmentation des travaux dans la capitale, avec les inondations accélérées par la bétonisation limitant le ruissèlement modéré, avec la suppression des dents -creuses entre les bâtiments, les rats ont perdu leur logis. Délogés, sans domicile fixe, ils sont remontés, se sont déplacés et ont trouvé opportunément de la nourriture en dehors, l’incivilité humaine étant en augmentation.  Quand les nuisibles deviennent visibles c’est pire, même si, contrairement aux idées reçues et véhiculées par collectivités et industriels de la dératisation, le nombre d’individus restent identique (études Mairies de Paris) : la nourriture en surface ne compenserait pas le dérangement en sous-sol qui limite de fait la reproduction. Le spécialiste des nuisibles urbains Pierre Falgayrac, sollicité par Le Figaro en 2018 déclare : « À l’année, chacun des 3,8 millions de rats parisiens consomme, selon lui, 9 kg de déchets, soit entre 30 et 34 milliers de tonnes au total. Au-delà des chiffres, ces quadrupèdes peuvent être les alliés des services d’assainissement -à condition qu’il n’y en ait pas trop-: ils évitent que certains égouts ne se bouchent et fonctionnent comme un indicateur de danger lorsqu’ils fuient une montée des eaux ou un dégagement de gaz. »

Dans plusieurs pays, les rongeurs vilipendés, en plus de réduire la quantité de nos déchets, sont utilisés pour détecter des maladies (ex : la tuberculose), désamorcer des mines « anti-personnel » ou détecter des traces de drogues pour la police.

« Ravageur ecosystémique » n’est pas un oxymore.

De nombreux rapports ont été rédigés sur les services écosystémiques rendus par la Nature et leur mesure: ADEME, WWF, FRB, etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seringue Nanopass 33 de l’entreprise japonaise terumo copr inspiré du moustique
Un moustique tigre

 

 

Bruce Harrisson, entomologiste au Ministère de l’Environnement et des Ressources Naturelles en Caroline du Nord, estime que : Sans les moustiques le nombre d’oiseaux chuterait de plus de 50 % ! (*4)

En rayant les moustiques de la surface de la Terre, ne risque-t-on pas, par un effet domino, de provoquer l’extinction d’autres espèces animales ? Et s’il s’avère que l’une de celles-ci mange à son tour des insectes ravageurs de récoltes, déclenchant de facto une famine qui ferait beaucoup plus de morts ?

Mais ne doit-on préserver que ceux qui rendent des services à l’Humain ? Ou parce qu’ils sont intelligents et lui ressemblent ?

 

Les nuisibles, partie prenante de la biodiversité à préserver,

une question éthique et de développement durable ?

C’est un biais pernicieux et encore anthropocentré de vouloir préserver uniquement ceux qui nous rendent des services et de déclarer l’utilité d’une espèce à l’aune des services que celle-ci rend aux hommes. Il nous manque la vue écosystémique de l’interaction des espèces animaux et végétaux compris. Ne sommes-nous pas là encore victime d’un biais cognitif y compris des écologistes, en voulant préserver la biodiversité tout en continuant de la classer selon son utilité ?

Homo sapiens a décidé de classer les animaux selon leur utilité et leur intelligence en se prenant pour référence, ce qui est naturel, mais sans vouloir admettre que d’autres formes d’intelligences sont possibles. Il faut alors revenir à la véritable définition de l’intelligence qui est capacité d’un animal (humain et non humain) ou d’un organisme (de plus en plus accepté) à s’adapter à son environnement. Eric Baratay ou bien encore Emmanuelle Pouydebat, Directrice de recherche au CNRS sur le comportement animal, estiment qu’il existe plusieurs « Intelligences animales » et non une seule.

Pourtant, classer les animaux selon leur utilité, n’est-elle pas à contre-courant d’une véritable démarche de Développement Durable ? Une démarche « Éthique » à l’échelle des entreprises ou des États, n’est-elle pas la célébration du permis de vivre, de d’acceptation de l’altérité ?Après avoir classé depuis des millénaires sa propre espèce en « hommes supérieurs » et en « esclaves », l’homme peut-il continuer à éradiquer des espèces entières, aussi meurtrières soient-elles ?

 

Homo sapiens n’est-il pas le seul véritable animal nuisible et le salut de

la planète ne passe-t-elle pas par la réhabilitation de l’Homme en tant

qu’Animal ?

Un million d’espèces sont menacées de disparition dans les prochaines années, d’après les experts internationaux de la Plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), tandis que s’opère une brutale diminution des effectifs : 80 % des populations d’insectes ont disparu en trente ans et les effectifs d’oiseaux ont connu une chute de 30 % en quinze ans. Homo sapiens continue de mettre en danger la planète dans son ensemble et s’attaque désormais à l’espace.

Est-ce le propre d’Homo sapiens de se créer des ennemis, des races, des espèces à exploiter ou exterminer alors qu’il est directement la cause de l’effondrement écologique ? Tuer d’autres espèces en toute impunité est une façon rejeter sa propre animalité. Classer, hiérarchiser, prioriser, c’est valider et légitimer sa propre violence. Le cartésianisme est une démarche paresseuse à laquelle l’homme s’accroche depuis des siècles et qui sous-tend tout son modèle productiviste, pour enlever à l’animal toute conscience, pour valider ses concepts et sa domination sur les autres espèces. Aussi changer les modèles de pensée, de production et de culture est une nécessité. Réhabiliter les nuisibles, c’est aussi sauver Homo Sapiens !

Dans un modèle économique, agricole, marchand repensé, qui fait du respect de la nature et des animaux dans leur ensemble un nouveau paradigme, le nuisible n’existe plus. Il faut sortir du sarcophage intellectuel qui limite le schéma de pensée et s’affranchir de la vision de l’homme comme mesure-étalon de toutes les espèces.

En associant à la fois les sciences humaines et la science de la nature, on peut changer notre façon de penser. Comme Eric Baratay, le souligne dans son étude sur l’Histoire des relations Humains/Animaux, ne faut-il pas « désanthropiser » les concepts, penser autrement le monde animal ? L’homme juge, en utilisant le levier qui est le plus développé dans ses sens, la vue (qui permet d’accéder à la connaissance dans les livres). Alors que la majorité des espèces ont développé tous les autres sens, en particulier l’odorat qui s’ajoute à la vue. Il faudrait un miroir olfactif et sonore à l’homme pour appréhender les autres espèces.

Et peut-être est-ce l’animal dans l’homme qui portera le sursaut salvateur à la Terre tourmentée par le changement climatique et l’érosion de la biodiversité ?

Dans une tribune au « Monde du 25 juin 2019», un collectif de juristes, dont Corinne Lepage, dresse un bilan des atteintes à la démocratie environnementale et dénonce une communication « perverse » des autorités françaises. Corinne Lepage déclare ainsi « Il faut développer une démocratie environnementale qui intègre tout le vivant. C’est-à-dire l’information à la participation et à la prise de décision en matière environnementale et l’accès au juge. Il s’agit d’obligations à la fois communautaires et internationales (convention d’Aarhus, 1998). »

Ne faut-il alors pas alors me réhabiliter, moi Nuisible pour ce que je suis : le Vivant, et m’intégrer également à ce projet de démocratie environnementale ? Moi l’Indésirable, je conseille à l’homme de s’inspirer de son illustre congénère anthropologue, Claude Levi-Strauss, qui déclarait dans l’émission Radioscopie le 15/04/1981 : « Les droits de l’espèce humaine s’arrêtent devant les droits d’autres espèces. Qu’est-ce que c’est une espèce vivante ? C’est une synthèse incroyablement complexe, qui a mis des millions d’années à se constituer d’un certain nombre de propriétés du monde naturel, qui sous cette forme sont totalement irremplaçables. Irremplaçables dans la chaîne des êtres vivants où chacun remplit sa fonction, et irremplaçables aussi d’un point de vue esthétique car chacun constitue une sorte de chef-d’œuvre, a une beauté particulière. L’existence d’une espèce est aussi importante que l’œuvre d’un grand peintre, que pourtant nous employons tous nos efforts à protéger dans des musées, alors que quand il s’agit d’une espèce vivante nous la traitons avec une désinvolture et un mépris incroyables ».

 

Références

Benyus J. (2011) Biomimétisme: Quand la nature inspire des innovations durables.

Barroux (2017) Rats, punaises, moustiques, frelons… Le nombre de « nuisibles » explose en France, dans Le Monde 8 juin 2017

(*1) France TV Info

(*2) Exemple http://www.driee.ile-de-france.developpement-durable.gouv.fr/les-especes-susceptibles-d-occasionner-des-degats-r1127.html

Le classement de certaines espèces en animaux susceptibles d’occasionner des dégâts, communément appelés animaux nuisibles, se justifie par l’atteinte qu’elles peuvent porter à la santé et à la sécurité publiques, à la protection de la flore et de la faune, aux activités agricoles, forestières, aquacoles et à d’autres formes de propriété.

Il s’agit de :

  • la belette (Mustela nivalis) ;
  • la fouine (Martes foina) ;
  • la martre (Martes martes) ;
  • le putois (Mustela putorius) ;
  • le renard (Vulpes vulpes) ;
  • le corbeau freux (Corvus frugilegus) ;
  • la corneille noire (Corvus corone corone) ;
  • la pie bavarde (Pica pica), le geai des chênes (Garrulus glandarius) ;
  • l’étourneau sansonnet (Sturnus vulgaris).

C’est le ministère de la Transition écologique et solidaire qui fixe par arrêté les listes des animaux classés nuisibles pour l’ensemble du territoire national, pour tout ou partie d’un département, et pour ceux susceptibles d’être classés nuisibles localement par arrêté préfectoral. Le préfet, après avis du directeur départemental de l’agriculture et de la forêt et du président de la fédération départementale ou interdépartementale des chasseurs, peut également décider d’effectuer des opérations de destruction de spécimens d’espèces non domestiques dans des circonstances particulières.

On trouve donc dans l’arrêté du 30 juin 2015 la liste de ces animaux et les territoires concernés, avec pour chaque département les périodes et les conditions de destruction des espèces (tir, piégeage ou déterrage).

L’arrêté du 2 septembre 2016 fixe quant à lui le contrôle par la chasse des espèces non indigènes d’animaux classés nuisibles :

  • la bernache du Canada (Branta canadensis) ;
  • le chien viverrin (Nyctereutes procyonoides) ;
  • le ragondin (Myocastor coypus) ;
  • le rat musqué (Ondatra zibethicus) ;
  • le raton laveur (Procyon lotor) ;
  • le vison d’Amérique (Neovison vison ou Mustela vison).

Les oiseaux sont protégés par la directive « Oiseaux », la martre et le putois par la directive « Habitats » sur un nouveau texte en préparation selon Aspas

À ce titre, leur destruction ne peut être autorisée qu’après recherche, étude et mise en œuvre infructueuse de méthodes alternatives qui permettraient de protéger les activités humaines au moins aussi efficacement que leur destruction. Pourtant, ce projet n’impose pas que la réalité de cette mise en œuvre soit constatée par une personne indépendante, laissant à chacun la responsabilité de respecter les dispositions européennes. Or la difficulté à initier ces alternatives et la facilité de recourir aux armes n’incitent pas les acteurs à préférer la méthode douce, pourtant plus efficace que la destruction.

(*3) Après avis du Conseil national de la chasse et de la faune sauvage, le ministre chargé de la chasse fixe par arrêté trois listes d’espèces d’animaux classées susceptibles d’occasionner des dégâts :

1° La liste des espèces d’animaux non indigènes classées susceptibles d’occasionner des dégâts sur l’ensemble du territoire métropolitain, précisant les périodes et les modalités de leur destruction ;

2° La liste des espèces d’animaux indigènes classées susceptibles d’occasionner des dégâts dans chaque département, établie sur proposition du préfet après avis de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage réunie en sa formation spécialisée mentionnée au II de l’article R. 421-31, précisant les périodes et les territoires concernés, ainsi que les modalités de destruction. Cette liste est arrêtée pour une période de trois ans, courant du 1er juillet de la première année au 30 juin de la troisième année ;

3° La liste complémentaire des espèces d’animaux classées susceptibles d’occasionner des dégâts par un arrêté annuel du préfet qui prend effet le 1er juillet jusqu’au 30 juin de l’année suivante. Cette liste précise les périodes et les modalités de destruction de ces espèces.

  1. – Le ministre inscrit les espèces d’animaux sur chacune de ces trois listes pour l’un au moins des motifs suivants :

1° Dans l’intérêt de la santé et de la sécurité publiques ;

2° Pour assurer la protection de la flore et de la faune ;

3° Pour prévenir des dommages importants aux activités agricoles, forestières et aquacoles ;

4° Pour prévenir les dommages importants à d’autres formes de propriété.

Le 4° ne s’applique pas aux espèces d’oiseaux.

Le préfet détermine les espèces d’animaux susceptibles d’occasionner des dégâts en application du 3° du I du présent article pour l’un au moins de ces mêmes motifs.

Les listes des espèces d’animaux classées susceptibles d’occasionner des dégâts ne peuvent comprendre d’espèces dont la capture ou la destruction est interdite en application de l’article L. 411-1.

https://www.service-public.fr/particuliers/actualites/A12962

(*4) Loi élan sur les nuisibles dans le locatif (punaise de lit) : Le bailleur est tenu de remettre au locataire un logement décent ne laissant pas apparaître de risques manifestes pouvant porter atteinte à la sécurité physique ou à la santé, exempt de toute infestation d’espèces nuisibles et parasites, répondant à un critère de performance énergétique minimale et doté des éléments le rendant conforme à l’usage d’habitation. » Loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs

(*5) Contrairement à ce que l’on croit le moustique ne se nourrit pas vraiment de sang. Sur les 3 500 espèces répertoriées, seulement 6% piquent effectivement les humains. Et dans ces 6%, seules les femelles ont un régime hématophage, piquant voracement à travers la peau pour sucer le sang de leur victime. Et elles ne le font pas pour se nourrir, mais pour apporter des protéines à leurs œufs pour qu’ils parviennent à maturation.

 

 

 

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