article de Benjamin Heyndrickx (IGE 2019)

 

A en juger par les dizaines de milliers de “marcheurs verts” qui déambulent dans les rues de France et d’ailleurs depuis quelques années maintenant, le combat écologique ne semble plus être l’apanage de quelques aînés babas soixante-huitards. Les Millennials se sont en effet emparés de l’espace médiatique pour appeler les gouvernements actuels à sauver la planète après l’avoir détruite. Une marche dominicale qui n’est pas la seule activité partagée par ceux qui sont biberonnés à la culture globale et aux données codées depuis leur plus jeune âge. Tous possèdent en effet au moins un appareil numérique s’ils n’en font pas collection. Tous ou presque en font usage quotidien et parfois systématique. Pour faire leurs courses, regarder la télévision, des films ou séries à la demande, communiquer, s’informer, faire leurs démarches administratives, la liste est presque inépuisable… Ils ont recours à leurs compagnons numériques. Mais tous ou presque sont inconscients de l’impact environnemental de leur “obésité numérique” pour reprendre la formule chère au polytechnicien Jean-Marc Jancovici. En France par exemple, seule une personne sur quatre se considère bien informée sur le sujet (1). A raison, on peut légitimement admettre qu’il est plus facile d’éprouver son impact environnemental en appuyant sur la pédale d’accélérateur de sa grosse cylindrée qu’en regardant des vidéos de chats sur YouTube. Pire encore, nous assimilons presque systématiquement ces nouvelles technologies au progrès et à ce fameux avenir « vert » auquel aspirent les marcheurs susmentionnés. Et pourtant, contre toute – première – apparence, les transitions numérique et écologique ne vont pas forcément de pair.

 

Le numérique, un mirage écologique ?

Le secteur du numérique consomme 5% de l’énergie primaire (disponible dans la nature avant toute transformation – charbon, pétrole, gaz, nucléaire, etc. –) mondiale (2). Ce chiffre rassemble trois composantes souvent distinguées dans les études s’intéressant au sujet: L’une liée à l’impact énergétique des utilisateurs au travers de la fabrication et l’utilisation de leurs appareils et de leur alimentation en électricité. Une deuxième composante concerne l’impact des réseaux dits “locaux” constitués des box, antennes, réseaux de câbles, etc., là encore au cours des phases dites de production et d’utilisation. La troisième enfin, que l’on pourrait décrire comme la face cachée de l’iceberg numérique, correspond aux centres informatiques (Data Centers) souvent localisés aux Etats-Unis ou en Chine. Le tableau ci-dessous témoigne de l’influence colossale de la première de ces composantes, l’étape de fabrication des équipements utilisateurs et démontre déjà, comme nous le verrons plus tard, que nos comportements sont au cœur du problème. [Figure 1,2,3]

 

[Figure 1 : Répartition des impacts du numérique en 2019, Etude EENM GreenIT]
[Figure 1 : Répartition des impacts du numérique en 2019, Etude EENM GreenIT]
[Figure 2 : Répartition des impacts du numérique sur la consommation d’énergie primaire en 2019, Etude EENM GreenIT]
[Figure 2 : Répartition des impacts du numérique sur la consommation d’énergie primaire en 2019, Etude EENM GreenIT]
[Figure 3 : Répartition des impacts du numérique sur les émissions de GES en 2019, Etude EENM GreenIT]
[Figure 3 : Répartition des impacts du numérique sur les émissions de GES en 2019, Etude EENM GreenIT]

 

Il faut néanmoins s’intéresser aux dynamiques pour mesurer toute la préoccupation que peuvent engendrer ces chiffres. Le numérique consomme effectivement 10% d’énergie primaire en plus chaque année et multiplie donc par deux sa consommation tous les huit ans (3). L’idée mentionnée en introduction d’une pollution invisible prend tout son sens quand l’on sait que le secteur émet 4% des gaz à effet de serre dans le monde, soit déjà plus que l’ensemble du secteur aérien et, d’ici 2025, que celui de l’automobile [Figure 4]. Ces émissions proviennent de la fabrication des équipements (44%) et de la production d’électricité (majoritairement carbonée donc) dans la phase d’utilisation des appareils, réseaux et serveurs (56%). En Chine et aux États-Unis, où sont regroupés les plus gros Data centers et les plus grandes entreprises du numérique, l’électricité est majoritairement le fruit du travail des centrales thermiques à charbon.

 

[Figure 4 : Evolution 2013-2025 de la part du numérique dans les émissions de GES mondiales, “Lean ICT - Pour une sobriété numérique”]
[Figure 4 : Evolution 2013-2025 de la part du numérique dans les émissions de GES mondiales, “Lean ICT – Pour une sobriété numérique”]

Être « moderne », « avant-gardiste » ou connecté, c’est aussi aller à l’encontre des principes de l’économie circulaire et de recyclage. Aujourd’hui, 34 milliards d’appareils numérique sont disséminés partout dans le monde (2). Et pourtant, seulement 50% des huit milliards d’êtres humains sont équipés et connectés (2), ce ratio augmentant très rapidement à mesure que la technologie se démocratise. En France, un foyer de quatre personnes possède par exemple 5 fois plus d’appareils numériques qu’il y a 10 ans (2). Mais la fabrication de ces objets connectés exige ce que l’on appelle des métaux critiques (Lithium, Cobalt, etc.) dont l’extraction est extrêmement polluante [Figure 5]. Un seul “smartphone” nécessite en effet l’extraction de 60kg de matières premières qui devront ensuite d’être raffinées puis acheminées sur le lieu de leur transformation. Et le recyclage de ces machines n’est aujourd’hui qu’un mirage. En France, 50% des déchets électroniques sont récupérés et traités contre uniquement 15% à l’échelle mondiale (4) (5).

Par ailleurs, Florence Rodhain, professeur à l’université de Montpellier, s’attaque au travers d’une analogie très schématique à une autre idée reçue sur le numérique, celle du “zéro papier”. Non, le papier n’est toujours pas une vieille relique, c’est même tout le contraire. Entre 1988 et 1998, décennie de l’explosion du digital, la consommation de papier dans les pays industriels a augmenté de 24% (6).  Plus généralement, c’est le mythe du “tout dématérialisé” qui s’effondre.

 

[Figure 5 : Métaux contenus dans nos smartphone et provenance des métaux, Compound interest – Encyclopédie Universalis – Seeking Alpha]
[Figure 5 : Métaux contenus dans nos smartphone et provenance des métaux, Compound interest – Encyclopédie Universalis – Seeking Alpha]

A la lumière de ces chiffres et projections, le prosélytisme vert des apôtres du numérique peut sembler parfois tout à fait inconscient. Mais le numérique est un champ si vaste qu’il apparaît fondamental de s’intéresser aux différents usages qu’il recouvre. En quoi cette analyse comportementale de l’humain 2.0 est-elle primordiale dans l’étude d’impact environnemental du numérique ?

 

L’Homo Digitalis au cœur de la tourmente

Toujours plus sophistiqués. Toujours plus innovants. Toujours plus puissants. Nous sommes devenus des impitoyables despotes numériques, demandant chaque fois un peu plus à nos machines. Prenons l’exemple évident des batteries de téléphone. Leur durée de vie et leur capacité de stockage augmentent alors qu’en parallèle la capacité d’usage elle décroît ! Le développement des applications et fonctionnalités ont également suivi cette inflation. De la même manière, les systèmes d’exploitation et les logiciels connaissent une obsolescence de plus en plus rapide imposant alors aux utilisateurs de renouveler leur parc numérique pour suivre le rythme effréné. Ce taux de renouvellement est l’un des dangers majeurs compte tenu du manque de maturité des filières de recyclage mais aussi de la demande énergétique que suppose la production de ces équipements. La consommation énergétique moyenne d’un ordinateur est aujourd’hui évaluée à 40 kwh par an alors que sa seule production nécessite environ 2000 kwh (7).  C’est la fameuse obésité numérique dont nous parlions en préambule. Ces nouveaux usages et comportements entraînent irrémédiablement le secteur vers une diminution de son efficacité énergétique quand, dans l’ensemble des autres secteurs, celle-ci augmente constamment. Pour faire 1$ de Valeur ajoutée dans le numérique, il faut en effet augmenter chaque année la consommation en énergie de 4% alors qu’à l’échelle économique globale, il faut en moyenne 1% d’énergie en moins. Les gains de productivité des fabricants d’équipements numérique augmentent moins vite que l’inflation des usages et la consommation d’énergie nécessaire à la construction baisse donc moins vite que le prix du matériel construit lui-même (7).

C’est contre tout cela que s’érigent les partisans de la sobriété numérique, sorte de petit traité de sagesse qu’il faudrait suivre dans l’ensemble de nos rapports aux nouvelles technologies. Ces ascètes ont choisi leur combat, appuyés par les résultats de nombreuses études parues récemment : leur cible, ce sera la vidéo en ligne. 80% des données qui transitent aujourd’hui sur Internet le font en effet sous la forme de vidéo. Quand l’on sait qu’une donnée parcourt en moyenne 15 000 km, que 20% des émissions de Gaz à Effet de Serre du numérique sont imputables à la vidéo en ligne et que ces mêmes émissions sont supérieures à celles générées par l’Espagne, le combat semble pertinent (3). Et c’est à ce moment précis que se pose la question délicate de l’usage de nos esclaves numériques. Le schéma ci-dessous [Figure 6] démontre à quel point la vidéo est principalement consommée à des fins que l’on pourrait qualifier de superflues et stériles. Si tout ceci est subjectif et doit faire l’objet de véritables débats sociétaux, il n’y a pas de raison à ce que les usages numériques, à l’image de l’ensemble des biens de consommations, échappent à une forme de régulation basée sur la contrainte urgente que nous impose notre environnement.

 

 [Figure 6 : Schéma de la répartition des flux de données en ligne en fonction des différents usages du numérique et notamment de la vidéo, The Shift Project 2019]
[Figure 6 : Schéma de la répartition des flux de données en ligne en fonction des différents usages du numérique et notamment de la vidéo, The Shift Project 2019]

Quand nous achetons ou quand nous utilisons nos appareils “intelligents”, nous n’avons absolument pas conscience de la consommation d’énergie et de ressources que cela implique. Nous manquons d’informations et l’envers d’un décor rétro éclairé nous est très abstrait. L’un des biais majeurs de ce rapport aux appareils numériques et aux nouvelles technologies vient du fait que nous n’avons jamais cessé de les assimiler au progrès. Quand l’anglais ajoute le terme “smart” devant le nom de certains appareils qu’il utilise, il lui attribue inconsciemment un rôle d’élévation intellectuelle ?  A l’image d’Orwell dans 1984, il conviendrait de s’interroger sur la substance de ce progrès, sorte d’idéologie aveugle qui triomphe aujourd’hui sur l’individu. Dans L’âge des Low tech, Philippe Bihouix propose justement d’explorer les pistes d’un avenir numérique aux impacts environnementaux plus limités et mieux maîtrisés. L’auteur propose un ensemble de solutions comme réponses aux contraintes physiques et énergétiques qu’impose le développement numérique à notre planète limitée. Menée de front avec la sphère politique, notre salut pourrait donc reposer sur une stratégie éclairée de la répartition des ressources entre l’ensemble des usages du numérique ainsi que d’écoconception des biens et services du secteur. Une fois n’est pas coutume, le défi est immense.

 

 

 Sources

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