Article d’Alexiane Zelinsky (IGE 2019)

 

« Je rêve que ce virus soit le point de butée où trébuche notre civilisation du déni permanent. Face au coronavirus, nous vivons un moment historique, cruel comme une rafle, et rien ne serait pire qu’un retour à la normale. » Dans un puissant plaidoyer, Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018 pour son livre Leurs enfants après eux, nous propose de tirer les leçons de cette épidémie. Que cette crise soit le terreau fertile d’un nouveau modèle de société ! Voilà ce qu’il tente de nous dire. Pourquoi un nouveau système ? De quel type ? Tout reste à inventer. Ou plutôt à observer et imiter !

Le coronavirus, ou covid-19, est identifié comme la cause d’une pandémie de maladie respiratoire détectée initialement dans la ville de Wuhan, en Chine. Son origine reste incertaine, bien que l’hypothèse principale soit celle d’une transmission de l’animal à l’homme[1]. Après avoir vu naître et propager malgré elle l’épidémie du covid-19 depuis le début de l’année 2020, la Chine – après avoir reçu l’aide internationale – distribue à son tour équipements et personnels médicaux. L’entraide est une vertu de notre société mondialisée. Pourtant, sommes-nous prêts à accepter une telle dépendance internationale pour des enjeux aussi vitaux ? Edgar Morin a sûrement raison lorsqu’il déclare : « cette crise nous montre que la mondialisation est une interdépendance sans solidarité ».
L’ampleur de ce bouleversement pousse les esprits à se questionner sur le modèle socio-économique actuel. Et si, localement, l’organisation sociale et sanitaire n’était pas déjà malade, affaiblie par la pression constante due au manque d’effectifs, de lits et de matériels, cette épidémie serait-elle devenue une crise sanitaire sans précédent ? Peut-être pas. L’Allemagne en donne l’exemple. Sur plus de 162 000 diagnostiqués positifs au covid-19, 6 500 décès sont dénombrés à ce jour dans le pays – soit quatre fois moins que la France pour le même nombre de cas confirmés[2]. Ce cas d’école n’est pas le résultat de superpouvoirs germaniques. C’est peut-être, en plus d’un dépistage massif et précoce, la conséquence d’un système sanitaire qui compte trois fois plus de lits de soins intensifs avec assistance respiratoire qu’en France[3]. Seul le recul nous permettra de tirer des conclusions. En attendant, posons-nous les bonnes questions. La priorité est-elle à un système rentable pour nos standards économiques actuels et donc saturé au moindre toussotement généralisé, ou bien à la construction d’un modèle assez robuste pour répondre aux crises ? Spontanément, l’option deux remporte les votes. C’est ce qu’on appelle la résilience, ou homéostasie[4], c’est-à-dire la capacité d’un système à retrouver son équilibre initial après avoir été affecté par une perturbation. Prenons un élastique : on a beau le tordre, l’étirer, il revient toujours à sa forme initiale. La résilience est en quelques sortes cette élasticité, cette plasticité d’un système.
Donnons-nous les moyens de nos objectifs. Pour construire un modèle résilient, nul ne sert de miser sur le high-tech ; il faut s’inspirer de ce qui existe, de ce que l’on connaît, ou connaissait : la nature. C’est ce que Janine Benyus définit en 1997 comme le bio-mimétisme : une « démarche d’innovation, qui fait appel au transfert et à l’adaptation des principes et stratégies élaborés par les organismes vivants et les écosystèmes, afin de produire des biens et des services de manière durable, et rendre les sociétés humaines compatibles avec la biosphère »[5]. D’autres préfèrent le terme de « bio-inspiration ». Plus large, il ajoute une nuance d’humilité : on n’imite pas la nature, on s’en inspire.

Face à la crise sanitaire que nous traversons, comment bâtir une nouvelle résilience sociétale ? En s’inspirant du vivant, tout simplement. Misons davantage sur une résilience locale, inspirée de la nature, sachant prévenir, faire face et rebondir à une crise sanitaire.

 

Pour prévenir l’effondrement, la résilience territoriale

La vulnérabilité de nos territoires semble s’accroître face aux risques croissants d’ordre naturel, technologique et sanitaire. La gestion des risques a souvent été marquée par le courant hygiéniste, favorisant les solutions d’ingénierie de la résistance. Pour éviter les inondations, on a élevé des digues. L’humilité est essentielle : on ne peut pas s’opposer aux aléas, mais on peut se protéger de leurs conséquences. Il s’agit aujourd’hui de repenser notre culture de la résistance, accepter nos vulnérabilités pour les transformer en forces.

Marches en pente douce face à la mer, à Blackpool (UK)  Source : Biomimesis.fr
Marches en pente douce face à la mer, à Blackpool (UK)  Source : Biomimesis.fr

 

Au lieu des digues, élevons des marches face à la mer, imitant les dunes de sable, comme à Blackpool, au nord de Liverpool[7]. C’est adopter une stratégie de résilience locale pour prévenir les conséquences des aléas. C’est ainsi engager nos territoires dans une vision à long terme intégrant les risques et s’appuyer sur les potentialités locales pour minimiser les incidences d’une crise. Un système résilient voit le changement comme une opportunité de développement et d’innovation, lorsqu’un système vulnérable le craint comme une perturbation et souffre de ses effets déstabilisants.

L’observation du vivant nous enseigne la façon dont les écosystèmes organisent leur résilience et préviennent l’effondrement suivant la crise – fût-elle écologique ou sanitaire. C’est ainsi que la biodiversité a perduré malgré plus de soixante crises d’extinction des espèces, dont cinq majeures – la sixième étant en cours. La vie a surmonté de terribles épreuves, s’est adaptée et a développé des solutions exceptionnelles. Diversité, optimisation, adaptation, coopération : autant de principes que nous pouvons appliquer à nos territoires. Pour commencer, apprenons de l’observation des forêts et de leur métabolisme fondé sur un réseau complexe et autonome d’échange de matières fixant le carbone. Un modèle d’économie régénérative et un lieu de coopération remarquable entre les espèces[8]. Au sein de cet ensemble horizontal et auto-organisé, les chênes savent prévenir la diffusion d’un danger. Pour circonscrire l’attaque des chenilles, ils synthétisent du tanin et le relayent par voie racinaire. Les hyphes des champignons prennent ensuite le relais de transmission vers les individus les plus éloignés de l’attaque[9].

Ainsi, un écosystème sain est plus à même de prévenir une crise. Plusieurs études soulignent l’incidence de la perte de biodiversité sur la fragilisation de la résilience locale en cas d’invasion écologique ou d’épidémie[10]. C’est ce que montre l’effondrement du récif corallien de l’île de la Jamaïque suite à une épidémie ayant frappé les oursins. Depuis les années 1970, cet écosystème a été fragilisé par la surpêche des poissons brouteurs d’algue, qui furent remplacés par des oursins, également brouteurs, qui purent alors proliférer. En 1980, le puissant ouragan Allen frappe cet écosystème, qui montre alors une résistance remarquable et une bonne résilience, avec une reconstitution du récif dans les trois années suivantes. Cependant, en 1983, une épidémie survient et décime la population d’oursins. En l’absence de ces derniers brouteurs, les algues ont rapidement recouvert 92% de la surface des récifs, étouffant l’écosystème en quelques semaines à peine. Avec la perte des récifs, les derniers poissons ont disparu à leur tour, conduisant à l’effondrement de cet écosystème. Sur un milieu en bonne santé, un pathogène détruisant une seule espèce n’aurait pas eu de telles conséquences sur l’ensemble du vivant[11]. Cet exemple illustre le concept de résilience, au cœur de tout système complexe, qu’il soit écologique, politique, social ou économique. Une communauté résiliente a la capacité d’absorber le choc, de s’adapter et de s’auto-réorganiser afin d’empêcher la crise de mener à l’effondrement du système. Ce n’est pas tout à fait notre cas.

Notre vulnérabilité est ainsi renforcée par l’incompatibilité de nos modes de vie avec la biosphère et la destruction acharnée de notre environnement. Des études analysent la pollution atmosphérique comme un des facteurs potentiels de propagation, au côté de l’évolution démographique qui rapproche les populations humaines de la faune sauvage, de certaines habitudes culturelles qui augmente les risques de transmission entre l’animal et l’homme ou encore des échanges dans le cadre de la mondialisation. En effet, ces recherches montrent que la pollution atmosphérique peut participer à la propagation du coronavirus, par l’intermédiaire des particules fines, et augmenter sa dangerosité – les populations étant déjà fragilisées par des maladies respiratoires. De plus, la pollution des eaux et des sols, quant à elle, pourrait créer un terreau fertile à l’émergence et la diffusion de certains pathogènes, selon cette étude[12].

Alors, comment appliquer la résilience du vivant pour renforcer nos territoires ? Certaines communes montrent déjà la voie en introduisant des initiatives ambitieuses dans leur politique locale. Comme la ville de Blackpool pour son front de mer ; et bien d’autres territoires, comme l’euro-métropole de Strasbourg avec ses politiques transversales et synergiques d’autonomie alimentaire, d’adaptation au changement climatique et de réhabilitation de la biodiversité urbaine – à défaut d’une résilience sanitaire. Pour devenir résilient[13], un territoire doit s’appuyer sur ses forces locales, en mobilisant les réseaux de solidarité, en soutenant les initiatives citoyennes et en mettant en réseau l’ensemble des acteurs. En plus des forces vives, un territoire peut valoriser ses potentialités locales : ressources naturelles, patrimoine culturel, industriel ou paysager, etc. Il s’agit également de réhabiliter la mémoire collective, celle relative aux aléas passés – pour sortir du déni et être toujours prêt – et aux activités traditionnelles (artisanat, maraîchage, etc.), afin de rouvrir des perspectives de développement découplé de la croissance. C’est ainsi que le citoyen interdépendant de son environnement est placé au cœur d’un territoire à la mutabilité accrue, gouvernée par le collectif au travers d’une planification urbaine souple et réversible. Le territoire résilient investit donc dans les activités à forte utilité sociale, et notamment dans la santé – pour ne pas se laisser dépasser par une épidémie – et dans l’éducation – pour faire des enfants les moteurs du changement. Une réflexion stratégique pourra alors faire des faiblesses d’un territoire ses atouts. La résilience locale peut être un remède, une vision positive contre le découragement moral face à la spirale de l’effondrement. Ainsi davantage robustes, nos territoires pourront mieux prévenir les prochaines crises. Les initiatives déjà lancées sont nombreuses et inspirantes. Imaginez alors les possibilités encore mobilisables par l’observation de notre environnement.

 

Faire face à la crise sanitaire, apprenons du vivant

En attendant la crise est là. Faute d’avoir su la prévenir, il s’agit d’y faire face. Et là encore, la nature est gorgée d’idées folles pour résoudre le bouleversement. La nature nous propose notamment des solutions médicales pour combattre le virus. La technologie Hemarina, développée par le docteur Franck Zal en 2007, inspirée d’un ver marin, l’arénicole, permet une hyper-oxygénation du sang. Ses études sur l’hémoglobine extracellulaire des invertébrés ont permis d’identifier les étonnantes capacités respiratoires de l’arénicole. A marée basse, ce ver marin ne respire pas. Il charge ses molécules d’oxygène à marée haute, ce qui lui permet de tenir jusqu’à six heures sans respirer. Ce phénomène a inspiré des solutions médicales d’oxygénation des tissus, utilisées notamment pour une meilleure conservation des greffons ou pour réoxygéner le cerveau en cas d’AVC. En effet, l’hémoglobine de l’arénicole peut transporter 150 molécules d’O2 contre 4 pour l’hémoglobine humaine[14]. Une utilisation est à l’étude pour aider à l’oxygénation des tissus en cas de contamination au coronavirus[15]. Faute de lutter contre la propagation, cette solution pourrait permettre de réduire la létalité du virus. Un ver marin pourrait-il sauver des vies humaines ?

En plus de solutions médicales, le vivant nous enseigne des leçons de solidarité sociale. C’est le cas de la chauve-souris Desmodus rotundus ou vampire d’Azara d’Amérique du Sud. Alors qu’en temps normal, la compétition prévaut entre les familles de chiroptères, les situations de crise poussent les individus à réinventer leurs relations communautaires. En effet, ces chauves-souris se nourrissent de sang d’équidés et sont particulièrement vulnérables au jeûne. Elles ne peuvent survivre plus de deux nuits consécutives sans se nourrir. En cas de manque de nourriture, des chauves-souris bien alimentées partagent leur nourriture avec leurs voisines, sans lien de parenté. Avec ce geste, la première perd 6% de sa propre autonomie et augmente celle du receveur de 30%. Sans cette coopération, le taux de mortalité annuel serait de 82%, contre 24%[16]. Ce mécanisme de solidarité en temps de crise est un modèle inspirant d’entraide.

Beaucoup d’applications biomimétiques existent déjà dans de nombreux domaines : architecture, médecine, énergie, biochimie, ingénierie, etc. La photosynthèse artificielle pourrait s’avérer une précieuse source d’hydrogène « propre ». Un système de régulation de l’humidité de l’air intérieur s’inspire des pommes de pin. Des capteurs sont copiés des appendices d’insectes. De l’hydrocortisone est fabriquée à partir de levure. Pourtant, toutes ces applications ne sont pas louables. Alors que certains projets inscrivent le progrès humain dans la logique des cycles naturels, d’autres plus technicistes ouvrent la voie à l’artificialisation des systèmes en les substituant aux écosystèmes naturels. En effet, lorsque l’imitation substitue au modèle initial une technologie qui n’est pas biocompatible, on a tout perdu.  Alors qu’est-ce qu’imiter ? Est-ce s’inscrire en continuité ou en discontinuité avec le modèle ? S’agit-il de domestication, d’appropriation voire de fabrication du vivant, ou bien plutôt d’une inspiration éclairée par la modestie du copieur ? L’étude des pratiques horticoles de polyculture amazonienne permet de dépasser la dichotomie nature/culture qui définit l’imitation comme la simple copie d’un modèle, afin de mieux saisir en quoi les fonctions occupées par les humains et non-humains sont interchangeables. Les populations autochtones d’Amazonie conçoivent ainsi leur jardin comme une forêt miniature et la forêt est pensée comme un macro-jardin[17]. Une éthique est ainsi nécessaire pour que le vivant devienne à la fois une norme technique et un modèle d’auto-organisation, d’équilibre, d’adaptabilité et de résilience.

 

Rebondir après la crise sanitaire, les six leçons des écosystèmes

La crise est là, nous ne l’avons pas prédite, ni évitée ; et nous rencontrons des difficultés majeures à y faire face. Devant l’accumulation de nos échecs, sauvons les meubles. Protégeons nos citoyens, minimisons le nombre de décès. Et rebondissons, élégamment. Les écosystèmes, là encore, peuvent nous montrer la voie. On peut tirer de précieuses leçons de résilience à partir de l’observation de milieux naturels qui ont traversé des bouleversements violents[18]. Encore largement théoriques, ces grands principes méritent des études approfondies pour définir des cadres d’application concrète.

*Notons tout d’abord l’importance de l’interdépendance des espèces avec leur environnement. Les récifs coralliens – encore eux – ont développé une interconnexion via les mouvements d’autres espèces de leur écosystème, que ce soit par déplacement volontaire ou dépendant des courants. Cette interdépendance des coraux avec leur environnement permet de diffuser l’information dans le système et d’éviter ainsi la propagation trop rapide d’un agent pathogène en cas d’épidémie. L’espèce humaine aurait beaucoup à gagner à prendre davantage conscience des potentialités de son environnement. Nombreux seraient les bénéfices d’une réciprocité éclairée, en substitution de l’exploitation actuelle.

*De plus, il n’est pas inutile d’insister sur ce point : la diversité, en espèces comme génétique, est essentielle à la robustesse d’un système. Ainsi, des études montrent que plus la diversité fonctionnelle des espèces – définie comme la diversité des espèces regroupées par fonction commune au sein d’un écosystème – est importante, plus l’écosystème est productif et résilient[19].

*Ensuite, la nature nous incite à favoriser l’optimisation plutôt que la maximisation. Un écosystème résilient optimise sa résilience en établissant un compromis entre efficacité et durabilité. Lorsqu’un système efficace perd sa plasticité environnementale, il est davantage exposé au risque d’effondrement si son environnement change. Prenons l’exemple d’un sol qui a perdu de sa capacité naturelle de régénération à la suite d’une réduction de sa diversité fonctionnelle, au nom du rendement. Cette fragilisation conduit à une dépendance accrue du sol aux apports extérieurs et donc à une vulnérabilité croissante aux risques qui pèsent sur le milieu.

*C’est ensuite l’interaction dans un contexte collaboratif que nous apprennent les écosystèmes. Le rôle central de la compétition dans le cadre de la sélection naturelle, découvert par Darwin, a été depuis nuancé par de nouvelles découvertes. Des chercheurs ont mis en lumière l’importance de la symbiose et de la coopération au sein des écosystèmes. Ainsi, selon Lynn Margulis[20], les processus résultant de l’apparition de nouvelles formes de vie à partir de synergies entre formes de vie préalablement existantes sont un moteur principal de l’évolution[21]. Par exemple, la cellule eucaryote, constituant les tissus des plantes et animaux, résulte de la symbiose bactérienne qui a permis la création de ces « usines à énergie »[22].

*Une autre leçon que nous enseigne le vivant consiste en une meilleure gestion de l’information. Dans un écosystème, l’information circule sans cesse et dans tous les sens : à travers les réseaux alimentaires, les hormones et autres vecteurs chimiques, ou encore d’autres formes de communication sensorielles, intentionnelles ou non. L’acacia, lorsqu’il est brouté par des gazelles, produit des phéromones captées par les autres acacias autour, qui vont alors augmenter leur taux de toxines pour repousser le brouteur. Notre modèle numérique du partage de l’information a montré ses limites. Fake news, sources non documentées et surabondance informationnelle nous empêchent de mobiliser les informations essentielles à temps.

*Pour finir – avant que la nature ne prenne la grosse tête –, nous serons sauvés lorsque nous intégrerons les limites environnementales et sociales dans nos réflexions stratégiques. La contrainte, mère de l’innovation, saura faire germer dans nos brillants cerveaux de nouvelles solutions bio-inspirées tout en limitant les risques systémiques.

 

Un nouveau modèle de société bio-inspiré

« Nous sommes en guerre » a déclaré notre président[23]. Pendant qu’une partie de la population est au front, une autre est enfermée chez elle – télé-travaillant tout en conciliant vie de famille ou subissant une oisiveté forcée. Pour ceux qui en ont la possibilité, valorisons ce temps précieux dans un objectif essentiel : nous sauver de nous-mêmes. Mettons à profit cet emprisonnement des corps pour libérer notre esprit et réfléchir au monde que nous voulons bâtir sur les ruines de l’ancien.

La découverte du processus de sélection naturelle a contaminé la sphère socio-économique d’un darwinisme social, plaçant le conflit au cœur du progrès et des relations sociales, et dérapant vers l’omnipotence des marchés et du libéralisme[24]. Affranchissons-nous de ce modèle autodestructeur pour adopter une culture de la perma-économie. Ce concept, développé par Emmanuel Delannoy, s’inspire de la perma-culture qui applique à l’agriculture un double objectif : une production pour nourrir les êtres humains en même temps que les sols[25]. La perma-économie tente de réconcilier économie et écologie, en répondant à un triple objectif : production de richesses, et réinvestissements à la fois dans la fonctionnalité écologique des écosystèmes (solutions fondées sur la nature) et dans le capital humain (coopération). Ce modèle permet de mettre en cohérence les actions déjà menées en termes de bio-mimétisme, d’économie circulaire et d’économie de la fonctionnalité. Elle vise à rétablir la prospérité de notre société, dans son sens premier, c’est-à-dire rendre les citoyens heureux. La nature peut ainsi être érigée en norme également pour notre modèle économique, afin qu’il soit à son tour, à la fois performant, durable, circulaire, autonome et résilient. Mais aussi, et surtout régénératif ; comme les abeilles. Leur consommation de pollen produit non seulement du miel, mais permet surtout la pollinisation, c’est-à-dire la diffusion gratuite de la vie.

C’est après une crise, que le changement est possible. Si l’on fait vivre les bonnes alternatives, « le politiquement impossible deviendra le politiquement inévitable » – pour reprendre, paradoxalement, les mots de Milton Friedman. L’une de ces alternatives est un avenir bio-inspiré pour être biocompatible avec l’ensemble du vivant et multi-inspiré pour être créatif et innovant[26]. Ainsi, le bio-mimétisme peut être un outil dans la réflexion pour trouver de nouvelles solutions dans de nombreux secteurs sociétaux. Cependant, des recherches sont encore nécessaires pour définir des guides d’application et des démarches concrètes de bio-inspiration, pour compléter les fondamentaux technologiques, socio-économiques et humains de sortie de crise. Quelles que soient les solutions retenues, ne laissons pas l’ancien monde être docilement reconduit par une relance portée sur une consommation maximale. Pour construire notre nouveau modèle résilient et low-tech, croyons au changement. Écrivons, échangeons, discutons, afin que tout le champ socio-culturel soit investi par un débat inclusif sur l’après-crise. Pour que nos idées prennent le pouvoir, il nous faut remplacer l’hégémonie culturelle actuelle – au sens de Gramsci – qui prône un capitalisme autodestructeur. Faisons émerger ensemble une réflexion sur des alternatives dépassant le duel nature/culture. Née de la crise du coronavirus, la révolution en cours fera-t-elle germer un nouveau modèle de société … bio-inspiré ?

 

Sources

[1] https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/coronavirus-pangolin-source-coronavirus-proches-sars-cov-2-79290/

[2] Consulté le 30 avril 2020 : https://legrandcontinent.eu/fr/observatoire-coronavirus/

[3] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-pourquoi-le-taux-de-mortalite-est-il-aussi-faible-en-allemagne_3871743.html

[4] Lévêque, C. 2001. Écologie. De l’écosystème à la biosphère, Paris, Dunod.

[5] Benyus, J.M. 1997. Biomimicry : Innovation inspired by nature

[6] Idem

[7] Pitrou, Perig, Dalsuet, Anne et Hurand, Bérengère. 2015. Modélisation, construction et imitation des processus vitaux. Approche pluridisciplinaire du biomimétisme, in Natures Sciences Sociétés 4 (23), pp. 380-388

[8] Wohlleben, Peter. 2017. La Vie secrète des arbres : Ce qu’ils ressentent. Comment ils communiquent [« Das geheime Leben der Bäume. Was sie fühlen, wie sie kommunizieren – die Entdeckung einer verborgenen Welt, 2015 »] (trad. Corine Tresca), Paris, Les Arènes, 210p.

[9] Kennedy, T., Naeem, S., Howe, K. et al. 2002. Biodiversity as a barrier to ecological invasion, in Nature 417, 636–638.

[10] Chekchak, Tarik. 2014. Rebondir après une crise : Qu’apprendre des écosystèmes ?, in BIOM’ (2)

[11] Saqué, Salomé, 27 mars 2020. « Coronavirus : la destruction de l’environnement nous tue », Le vent se lève.

[12] Tanguy, Jean-Michel, et Charreyron-Perchet, Anne. 2013. La résilience territoriale : un premier diagnostic, dans Annales des Mines – Responsabilité et environnement 4 (72), pp 32-36

[13] www.hemarina.com

[14] https://www.linkedin.com/pulse/hemarina-pr%C3%AAt-%C3%A0-mettre-disposition-des-autorit%C3%A9s-sanitaires-zal/

[15] Wilkison, G. S. 1984. Reciprocal food sharing in vampire bats, in Nature, 309, pp 181-184.

[16] Pitrou, Perig, Dalsuet, Anne et Hurand, Bérengère. Id.

[17] Chekchak, Tarik. 2014. Id.

[18] Tilman, David and Downing, John A. 1994. Biodiversity and stability in grasslands, in Nature 367 (6461): pp 363–365.

[19] Margulis, Lynn. 1981. Symbiosis in Cell Evolution, W.H.Freeman & Co Ltd, 419p

[20] Chekchak, Tarik. 2014. Id

[21] La cellule eucaryote est appelée chloroplastes pour les plantes et mitochondries pour les cellules animales.

[22] Macron, Emanuel. 16 mars 2020. Adresse aux Français au sujet de la pandémie de Covid-19.

[23] Chekchak, Tarik. 2014. Id.

[24] Delannoy, Emmanuel. 2016. Perma-économie. Collection Le monde qui vient, Editions Wildproject, 160p

[25] Renaudin, Alain. 6 février 2015. Biomim’review : galerie d’exemples d’innovations bio-inspirées

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