Article de Charlotte Martin (IGE 2019)

 

1 million d’espèces menacées d’extinction1. 3°C de plus en 20502. Une montée des eaux de 2,4 mètres à fin du siècle3. Ces prédictions scientifiques sont aujourd’hui au cœur de nos

 actualités quotidiennes et ce n’est un secret pour personne. Notre planète bien aimée se meurt et nous en sommes bien conscients. Pourtant nous regardons ailleurs… Nous continuons à nourrir les marchés capitalistes, à accumuler toujours plus de biens, de confort et à épuiser les ressources naturelles jusqu’à leur dernière goutte. Mais alors pourquoi ? La société est-elle schizophrène ? L’Homme est-il lâche ? Ou bien moins intelligent que ce que nous le pensons ? La réponse à cela serait biologique et non psychologique d’après Sébastien Bohler, docteur en neurosciences et rédacteur en chef de la revue Cerveau et Psycho. Auteur du livre « Le Bug humain » paru en février 2019, il nous explique comment notre cerveau serait le grand coupable…

 

Notre cerveau tire les ficelles

Notre cerveau est l’organe le plus complexe de l’univers, grâce auquel l’homo sapiens a brièvement réussi. Capable de communication verbale, de planification, d’imagination, de coopération et de conscience de soi. Cet organe fabuleux qui a permis à notre espèce, plutôt faible par rapport aux autres, de survivre, de conquérir la planète et de transmettre nos gènes. Ce dernier serait en fait défectueux au point de nous menacer nous-même.

« Nous assistons sans réaction aux préparatifs de notre propre enterrement »

La raison de cet aveuglement se cacherait dans le striatum, partie du cerveau qui guide tous nos comportements et motivations profondes. En effet les neurones du striatum sont directement responsables du circuit de la récompense. Ils donnent à son hôte de la dopamine, l’hormone du plaisir, pour chaque comportement qui assure sa survie. Cependant cet élément cérébral contrôle bien plus qu’on ne l’imagine. Son objectif : se procurer sans limite ce qu’il désire, en effectuant le minimum d’efforts.

 

Les 5 motivations essentielles du cerveau

Le striatum serait programmé pour poursuivre 5 objectifs primaires, indispensables à la survie de l’Homme à l’ère du paléolithique. Moins essentiels aujourd’hui, nous avons pourtant hérité de ces striatums avides de plaisir. Ils nous poussent à adopter un comportement boulimique pour satisfaire les besoins suivants :

1/ Manger : ingérer un maximum de calories pour survivre
2/ Se reproduire : multiplier les rapports sexuels pour s’assurer une descendance en augmentant sa progéniture
3/ Acquérir du pouvoir : atteindre un statut social élevé (une position dominante engendrant un meilleur accès aux ressources et davantage de rapports sexuels).
4/ Le faire avec un minimum d’efforts : toujours évaluer le rapport entre effort fourni et résultat obtenu
5/ Glaner le maximum d’informations au sein de son environnement : À l’époque du paléolithique une information pouvait signifier vie ou mort. Cette quête d’informations semble moins cruciale aujourd’hui.

Source : Ventral striatum and prefrontal cortex / https://neurosciencenews.com/neurobiology-psychology-trust-2426/
Source : Ventral striatum and prefrontal cortex, neurosciencenews.com

 

Programmés pour vouloir toujours plus, maintenant

Le XIXème siècle et l’apparition des nouvelles technologies a permis à l’Homme de satisfaire ses besoins de confort sans limite. On est habitués à tout avoir instantanément. Avec l’apparition des machines, de l’industrie ou encore d’internet on voit se multiplier des moyens nous permettant une satisfaction immédiate de nos besoins primaires : fast-food, pornographie, réseaux sociaux, multiplication d’informations (infobésité).

Mais l’Homme ne sait pas s’arrêter, il est figé dans la mécanisme du « toujours plus ». En effet, notre système cérébral est force d’optimisation et ne s’active que lorsque nous obtenons davantage. Les études scientifiques soulignent sa nécessité de toujours augmenter les doses : La dopamine fait l’effet d’une drogue sur notre cerveau. Ce mécanisme du toujours plus transparait d’ailleurs dans l’idéologie même de croissance économique qui régit nos sociétés actuelles.

« Nous sommes peut-être la dernière génération qui vivra dans l’opulence, la santé et la consommation sans frein »

En parallèle de nombreuses études mettent en évidence le mécanisme cérébral de dévalorisation temporelle.  Dans le cerveau humain le présent est roi.  Les plaisirs que l’on peut s’offrir maintenant ont bien plus de poids que ceux considérés dans un avenir lointain comme le montre différentes études. L’une d’elle effectuée sur des enfants consiste à les assoir face à un bonbon, tout en leur promettant un deuxième s’ils patientent 3 minutes. Les résultats sont flagrants, nombreux ne peuvent s’empêcher de se jeter sur la friandise, incapables de résister à l’envie immédiate.

Ancré en nous génétiquement, le striatum est responsable de notre incapacité à faire le tri entre besoins vitaux et envies de confort. Ce disfonctionnement serait à l’origine du dépassement. Le striatum nous pousse à vouloir « tout, tout de suite », à nous comporter comme des drogués de la jouissance immédiate tout en effectuant un minimum d’efforts.

 

Seul le cortex pour dire stop

Le cortex est le siège de l’intelligence et désigne la substance grise périphérique des hémisphères cérébraux. Outil très complexe, il s’est développé après le striatum et permet planification, abstraction, mémoire etc. Il serait le seul à pouvoir réguler le striatum, quand bien même lutter contre les envies primaires de ce dernier reste voué à l’échec. Le striatum incarne notre envie de vivre, sans lui nous ne serions plus. Le cortex est donc mis à son service. L’invention des machines agricoles, d’internet, de l’industrie vestimentaire sont autant d’instruments inventés par l’homme et son cortex en vue d’assouvir les désirs du striatum.

Néanmoins le cortex permet une aptitude clé, la conscience. C’est lui qui permet à l’homme de réaliser les événements à l’échelle globale et de faire le constat du réchauffement climatique. Pourtant ses actes restent encore dictés par le striatum et il reste piégé dans une logique de survie à court terme. On assiste finalement à une lutte entre deux ères cérébrales, rendant l’Homme incapable d’agir en prévision du long terme. Mais l’humanité peut-elle se définir à travers d’autres objectifs que ceux de son striatum ?

 

Dompter notre striatum, vers les voies de la sobriété

La volonté de contrôler le striatum ne date pas d’hier. Nombreuses religions ou philosophies ont essayé de réprimer cette « face sombre de l’humain » à travers divers interdits moraux, sans grande efficacité sur le long terme.  Nous serions fondamentalement programmés pour faire perdurer cette quête effrénée de dopamine. Bien qu’assez pessimiste sur notre capacité à changer dès à présent nos comportements, Sébastien Bohler nous livre malgré tout quelques pistes.

La première serait de détourner notre tendance à la comparaison sociale. Plus simplement il s’agirait de faire aimer au striatum le respect de l’environnement. Comment ? En orientant les projecteurs sociétaux et médiatiques sur des individus au comportement exemplaire en la matière. Nous vivons aujourd’hui dans une société du spectacle, attisée par la télévision et les réseaux sociaux. La création d’un statut social associé à un comportement respectueux de la nature permettrait donc de valoriser socialement les comportements les plus vertueux et semble une voie intéressante.

« Nous pouvons apprendre à valoriser d’autres comportements que la recherche de nourriture, de sexe, de farniente et de pouvoir. »

Une seconde piste serait envisagée, celle d’un conditionnement positif de notre striatum. Comment expliquer que certains hommes fassent preuve de bonté, de générosité ou de partage (comme mère Theresa, citée par l’auteur) ? Bohler nous explique que le striatum peut aimer d’autres choses si l’individu est éduqué à cela dès son plus jeune âge. L’altruisme notamment réveillerait chez certains le circuit de la récompense tout autant que l’égoïsme.

Alors que notre striatum est constamment bombardé de stimulis, on constate de plus en plus de trouble de la concentration et de surexcitation dès le plus jeune âge. Pourtant des IRM montrent que les enfants éprouvent plus de plaisir en lisant un livre ou en visitant un musée qu’en consommant. D’autres expériences encore nous montrent que la résolution de problèmes stimulerait également le striatum. Il semble alors possible de satisfaire notre cerveau en l’alimentant de connaissances, en développant l’agilité mentale ou en le conditionnant au partage et à la dévotion.

Un conditionnement positif des comportements à travers l’éducation ne serait-il pas la solution pour une meilleure résistance aux plaisirs immédiats ?

« Nous nous comportons comme des êtres humains dotés d’un haut niveau d’intelligence mais d’un faible niveau de conscience ».

Enfin l’auteur met un fort accent sur la puissance de la conscience. Trop peu considérée dans notre société actuelle, il lui parait indispensable de replacer la conscience au cœur de nos actions. Renforcer le mécanisme de pleine conscience permettrait de développer la caisse de résonnance sensorielle du cerveau et ainsi de « faire plus avec moins ». Il s’agirait d’éveiller notre conscience à des satisfactions simples en se dirigeant davantage vers la frugalité. Nous pourrions alors nous affranchir de nos automatismes et passer d’une logique quantitative vers une logique qualitative. Pour rééduquer notre cerveau, il propose notamment de réapprendre à savourer les aliments et de redécouvrir le sentiment de satiété. Comment ? En mangeant moins mais mieux. Il invite à tester la « technique du grain de raisin » consistant à détailler un grain de raisin sous toutes ses coutures (taille, forme, texture, couleur, odeur etc) avant de le manger. La dégustation est alors totalement différente, bien plus riche que si nous nous alimentions de manière automatique devant nos écrans (Testé et approuvé !). Une belle preuve que sobriété peut aussi rimer avec satisfaction et bien être.

« Pour la première fois de son histoire l’enjeu pour l’humanité va être de se survivre à elle-même »

Par ce récit haut en couleurs, Sébastien Bohler replace de manière nouvelle et surprenante notre responsabilité face aux enjeux environnementaux. L’Homme serait conditionné pour faire passer ses envies avant tout, sans mesurer l’impact de ses actions sur le long terme. Toutefois si nos mécanismes cérébraux sont à l’origine des problématiques environnementales actuelles, ils détiendraient aussi les solutions. Serons-nous capables de réprimer nos instincts primaires ? Il faudrait réagir vite et aujourd’hui nous en sommes encore loin. Demain peut être ?

 

 

Sources :

Communiqué de presse: Le dangereux déclin de la nature : Un taux d’extinction des espèces « sans précédent » et qui s’accélère, Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en Anglais), lien

Dérèglement climatique : la fin du monde est-elle vraiment pour 2050 ?, 2019, francetvinfo.fr, lien

Les experts n’excluent pas une élévation du niveau des mers de 2 mètres en 2100, 2019, fr, lien

Le Bug Humain, livre Sébastien Bohler, parution février 2019, éditions Robert Laffont.

Sébastien Bohler : « Le cerveau n’est pas écolo, mais on peut l’éduquer », 2019, kaizen-magazine.com, lien

Le cerveau de l’homme serait paramétré pour ne pas être écolo, 2019, startlesechos.fr, lien

L’être humain court à sa perte, et c’est la faute de son cerveau, 2019, franceinter.fr, lien

Sébastien Bohler reçoit le Prix du Livre Environnement 2019, 2019, carenews.com, lien

Pourquoi notre cerveau n’est pas écolo, 2019, franceculture.fr, lien

«Le Bug humain» : notre cerveau, ennemi de la planète, 2019, psychologies.com, lien

Pourquoi l’humanité ne réagit pas alors qu’elle court à sa perte ?, 2019, usbeketrica.com, lien

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *