par Alexandre Dumaine (IGE 2018)

 

Introduction

Le changement climatique est un problème dit « pernicieux ». C’est un problème économique, technologique, moral, de droits humains, énergétique, de justice sociale, d’utilisation des terres, de gouvernance … Il s’agit du plus grand défi que l’Homme ait été amené à relever, mais il se trouve toujours remis à plus tard. Pourquoi donc ? Quels leviers pourraient être sollicités pour s’engager dans ce défi et passer de manière concrète à l’action ?

 

Les barrières cognitives et comportementales

Dans un article du « Daily Telegraph »  Boris Johnson, à l’époque maire de Londres, indiquait, suite à une traversée de Trafalgar Square en vélo, qu’il avait vu deux glaçons sur les feux de circulation, et livrait le constat suivant : « Il se passe bien quelque chose d’étrange cet hiver, mais l’appeler « réchauffement », voilà une belle erreur de langage ».

Boris Johnson est reconnu pour son scepticisme à l’égard du réchauffement climatique [1], et en cela l’histoire est une belle illustration d’un biais cognitif très connu : le biais de confirmation. Il s’agit en effet d’une tendance de notre cerveau à privilégier les preuves qui étayent nos connaissances, idées et croyances. Ce biais amène les gens à chercher des informations qui confirment ce qu’ils pensent, veulent, ressentent afin de ne pas avoir à changer d’avis ou de comportement.

Cette réaction est aussi intéressante dans le sens où Boris Johnson cherche de manière volontaire à rendre le changement climatique confus. En effet, la perception générale des conséquences est mal connue. On associe souvent changement climatique et météorologie, ou encore changement climatique et trou dans la couche d’ozone [2]. Dans la mesure où ce phénomène est global et où nous le regardons de notre petite fenêtre, nous omettons  beaucoup d’informations pour mesurer ce danger. Et ainsi, chacun va se sentir confirmé dans le fait que le réchauffement climatique n’existe pas. En résumé, la confusion sur ce sujet va se poursuivre !

Boris Johnson aurait pu vanter les mérites du déplacement à vélo, ce qui n’aurait pas manqué de créer un affect positif autour de cette idée ! Car en effet, on connaît l’affect comme un moteur. Il a été montré qu’il influence énormément le processus décisionnel de chacun [2]. Toute idée à laquelle nous attribuons un affect positif s’en retrouve fortement mobilisatrice. La conquête de l’espace et les innombrables innovations scientifiques en sont un exemple. Si, en revanche, je vous parle de comment réduire nos modes de consommation, de transport, de loisirs afin de vivre de manière soutenable sur Terre, j’ai bien peur que cela ne vous implique pas positivement. Bien au contraire, la tendance générale va être de s’en distancier. Vous allez préférer mettre cette idée loin de vous afin de garder une certaine stabilité émotionnelle.

Creusons davantage cette notion de réduction préalablement évoquée. La réduction peut être vue comme une perte : réduire la quantité de viande consommée est équivalent à perdre de sa qualité de vie afin d’atteindre un objectif contraignant. Au delà de l’affect, notre cerveau ne réagit pas du tout de la même manière lorsqu’il est confronté à une perte ou à un gain potentiel. Une expérience fameuse réalisée par Kahneman et Tversky [5] (à laquelle vous pouvez répondre vous même) est celle ci :

« On vous donne 900 dollars, puis on vous propose un pari : vous avez 90 % de chances de voir cette somme augmenter de 100 dollars, mais 10 % de chances de perdre la somme. Prendrez-vous ce risque ? En revanche, si vous deviez 900 dollars, seriez vous prêts à accepter un pari qui vous donne 90 % de chances d’être entièrement débarrassé de votre dette, mais avec 10 % de chances de devoir, au bout du compte payer 1000 dollars ? »

Alors qu’il s’agit du même cas de figure, ce qui ressort est que la majorité des gens refuse le premier pari et accepte le second. Transposée au réchauffement climatique, cette expérience amène beaucoup de crainte. Car pour éviter une diminution à court terme de notre niveau de vie, nous, qui sommes déjà débiteurs, serions prêts à reporter le risque, potentiellement plus grand, à long terme.

En résumé, nos différents biais cognitifs et comportementaux ne nous amènent pas à nous engager contre le dérèglement climatique. Ils nous amènent davantage vers un statu quo qui nous permet de maintenir notre niveau de vie, protéger nos identités, … Je n’évoque pas ici les barrières culturelles et sociales qui nous confortent collectivement dans le statu quo (notamment le « comparé aux américains, nous ne sommes pas si mal » développé par Kari Noorgard, ou encore le fait de limiter le spectre du changement climatique à une simple question environnementale), mais je vous invite à creuser les supports présentés à la fin de cet article si vous souhaitez en savoir plus.

 

Nous mobiliser : les histoires !

Les histoires ont une fonction cognitive fondamentale : elles donnent sens aux informations recueillies par notre cerveau rationnel. Notre cerveau se pose toujours les questions suivantes : « est ce que ça tient debout ? Est ce qu’il y a une succession d’évènements qui part du passé pour aller vers l’avenir ? » Cause, effet, coupable, mobile !

Selon Walter Fisher [4] , lorsque des non spécialistes essaient de comprendre des questions techniques complexes, ils prennent des décisions en se fondant sur qualité de l’histoire (fidélité narrative) plutôt que sur la qualité de l’information qu’elle contient.

Hollywood est devenue experte en la matière ! En 2009 sortait le film « Avatar » de James Cameron, plus gros succès de l’histoire du cinéma qui dépassa les 2,7 milliards de dollars de recette. L’histoire de Jake, héros d’un peuple défenseur de la nature (les Omaticayas) a amené près de 14,5 millions de français dans les salles de cinéma ! A titre de comparaison, les plus grands scientifiques travaillant sur le dérèglement climatique culminent à quelques milliers de vues sur YouTube, plateforme d’accès à du contenu gratuit…

Malgré la richesse de leurs recherches et la portée de leur discours, les scientifiques n’arrivent pas à faire passer leurs messages.

 

Nous amener à agir

Bien sûr, il faut avoir à l’esprit que les scientifiques, malgré toutes les qualités de rigueur qu’on leur connaît, n’ont pas de formation en communication. On ne peut pas dire qu’on se plonge dans une conférence scientifique avec la même facilité qu’on écouterait un chef étoilé nous parler de sa dernière création culinaire ! Et, pour peu qu’on ait l’envie de comprendre, une présentation de données statistiques n’instille rarement le sentiment de défi immédiat qu’est le changement climatique.

Cerveau 1/cerveau 2 : comment ça marche ?

Le cerveau humain est constitué de deux systèmes de traitement. Le cerveau 1, appelé aussi cerveau  expérientiel est le cerveau qui contrôle l’instinct de survie et qui est la source des émotions et des instincts. Le cerveau 2, appelé aussi cerveau analytique, contrôle l’analyse des données scientifiques. Ainsi, si le cerveau 2 est lent et minutieux, pesant rationnellement les faits et les probabilités, le cerveau 1 est automatique, impulsif, et prompt à passer par des raccourcis mentaux pour atteindre le plus vite possible des conclusions.

George Marshall compare les deux cerveaux à la relation qui lierait un éléphant (le cerveau 1) à son cavalier (le cerveau 2) [4]. On imagine l’éléphant déchaîné par les sentiments, que le cavalier tenterait de calmer avec toutes les peines du monde, sachant qu’à la fin, la loi de l’éléphant aura eu raison du cavalier. Rappelons que les sciences sociales ont montré le rôle proéminent du cerveau 1 en tant que levier d’action [6].

Pour affiner cette comparaison, George Marshall décrit un peu mieux les canaux de communication entre l’éléphant et son cavalier. Notre perception du risque est contrôlée par notre éléphant, qui privilégie la proximité et s’appuie sur notre expérience personnelle. Cependant, notre éléphant n’est pas vraiment adapté pour réagir aux menaces incertaines et à long terme. C’est donc notre cavalier qui prend le relai, usant de ses capacités de planification et d’anticipation. En somme, il va élaborer des objectifs à court terme et donner à notre éléphant une proximité émotionnelle, dans l’objectif de rendre l’action possible.

Les experts du Center on Environmental Decisions de l’université Columbia ont justement cherché à traduire émotionnellement des données scientifiques brutes. Afin de confirmer la nécessité d’engagement du cerveau 1, ils ont comparé deux approches de sensibilisation à la fonte des glaces. La première était purement statistique, la seconde était une combinaison d’approches statistique et expérientielle. Les résultats ont montré que les étudiants ayant eu les deux modules avaient retenu plus d’informations factuelles. De plus, ceux-ci avaient un niveau d’inquiétude plus élevé ainsi qu’une volonté d’agir pour l’environnement plus élevée.

Puiser dans la religion ?

Il y a des similarités entre le changement climatique et les religions concernant les obstacles cognitifs. En effet, le premier se manifeste par des phénomènes qui sont loin de nous dans le temps et l’espace. Il met en cause notre expérience de la vie et nos hypothèses sur le monde. Par dessus tout, il exige de nous des sacrifices à court terme pour éviter ceux à long terme. La religion est encore moins certaine puisque n’est étayée par aucun fondement scientifique objectif, et fondée sur des preuves qui n’ont rien à voir avec notre quotidien.

En revanche, ses implications sont très puissantes puisqu’elle exige de nous que nous acceptions des règles qui gouvernent notre vie dans ses aspects les plus intimes : le sexe, le régime alimentaire, l’éducation des enfants.

Nous l’avons vu plus haut, on ne peut accepter rationnellement de faire des sacrifices concernant le changement climatique. La religion, elle, est construite sur un socle de valeurs sacrées comme la solidarité, le respect ou la charité. Ces valeurs, partagées au-delà des cercles religieux, participent à forger une essence de principes fondamentaux non négociables. Ces valeurs ne peuvent être ni achetées, ni vendues, et les croyants feront tous les sacrifices pour les défendre.

Comment pourrions-nous transformer la protection du bien commun Terre en une valeur sacrée non négociable ?

Ara Noranzayan [4] , psychologue à l’université British Columbia, nous rappelle qu’un assemblage de caractéristiques devient un groupe appelé religion. Nous pourrions coopter ces qualités et les utiliser dans d’autres contextes. En résumé, nous pourrions développer nos propres images et représentations afin de sacraliser la protection du bien commun Terre.

 

Conclusion

L’histoire de la Terre ressemble pour beaucoup à une histoire de bien commun qui en a connu deux versions bien distinctes. Garrett Hardin, écologue américain, en a écrit la première version en 1968 dont l’exemple le plus typiquement cité est la gestion d’un pâturage commun dans lequel chaque éleveur vient faire paître ses bêtes. L’intérêt d’accaparement de cette ressource par chaque éleveur les amène à faire paître toujours plus de bêtes dans le champ, jusqu’à ce que celui-ci devienne une mare de boue où plus rien ne pousse.

Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie pour son analyse de la gouvernance économique et en particulier des biens communs, a quand à elle travaillé sur les principes permettant une gestion collective des biens communs. Parmi les principes se trouvent un dialogue fluide entre les personnes, une vision commune, un haut niveau de confiance et des communautés mobilisées à l’échelle de l’individu.

La coopération et l’entente mutuelle sont des valeurs à défendre pour relever ce défi que représente la défense du bien commun qu’est notre planète. Développer une vision commune avec une forte implication des personnes a quelque chose de quasi religieux, en cela se trouvent les défis de créer et propager les histoires (impliquant nos cerveaux expérientiel et analytique) qui sacraliseront la Terre, que chacun sera en mesure de comprendre et de transmettre.

 

[1] JOHNSON BORIS, I can’t stand the heat, but it has nothing to do with global warming, The Telegraph  December 21, 2015. [consulté le 31/10/2018 URL: https://www.telegraph.co.uk/news/weather/12060976/I-cant-stand-this-December-heat-but-it-has-nothing-to-do-with-global-warming.html]

[2] NORGAARD Kari Marie, Cognitive and Behavioral Challenges in Responding to Climate Change, 2010, Washington, DC: World Bank. [consulté le 31/10/2018 URL: https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/9066/WPS4940_WDR2010_0014.pdf?sequence=1&isAllowed=y]

[3] LEISEROWITZ Anthony , Climate change risk perception and policy preferences: the role of affect, imagery, and values, 2006 [consulté le 31/10/2018 URL: https://link.springer.com/article/10.1007/s10584-006-9059-9 2006]

[4] MARSHALL George, Le syndrome de l’autruche, pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique, Acte Sud, Paris, 2017, 407p.

[5] Kahneman, D., & Tversky, A. Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk. Econometrica, 47(2), 263-291, 1979

[6] Shome D. and Marx S., The psychology of climate change communication , Center for research on Environmental decisions, 2009 , [Consulté le 31/10/2018 URL: http://guide.cred.columbia.edu/pdfs/CREDguide_full-res.pdf]

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