Article de Kimberly Rebet (IGE 2019)

 

En France on estime à 20% les personnes « carrément réfractaires » au changement sur les questions environnementales et climatiques[0]. Pourtant en 2019, l’alarme n’a jamais résonné aussi fort[1] et il est indéniable que chacun a son rôle à jouer dans la transition. Alors comment convaincre, comment  influer sur le changement de nos habitudes ? En terme de comportements d’achats, les grandes marques d’agroalimentaire, de cigarettes et j’en passe ont su maîtriser les rouages de la communication pour influencer les habitudes de consommations en leur faveur. De la publicité évidente aux placements de produits plus subtils, elles ont su utiliser des outils agissant sur les besoins même des consommateurs. Comment ? En créant un monde dans lequel nous nous projetons, un monde dont nous voulons faire partie. Comment s’inspirer de leurs outils pour créer une nouvelle norme, un nouvel imaginaire permettant d’engager nos comportements ? Placements de produits verts, nouveaux récits, comment faire du pouvoir de la communication responsable un levier pour la transition ?

 

Une responsabilité individuelle sous-estimée

Bien que les experts de tous les domaines sonnent l’alarme depuis 50 ans, nous voici aujourd’hui dans un monde où la trajectoire 1,5 degrés semble impossible. A qui la faute ? Gouvernement, entreprises, consommateurs ? Nous n’avons plus le temps de nous poser cette question : si les pouvoirs publics et autres grands décisionnaires ne s’engagent pas assez vis-à-vis de notre planète, chacun d’entre nous doit réfléchir à sa part de responsabilité. Une étude du cabinet de conseil Carbone 4[1]  stipule que l’empreinte carbone d’un Français, estimée à 11 tonnes/an en 2019, doit baisser de 80% d’ici 2050 pour s’aligner avec les engagements de l’Accord de Paris. Selon l’étude, en cumulant les gestes individuels accessibles (régime végétarien, déplacements à vélo, baisser le thermostat, acheter d’occasion etc.) et les investissements (rénovation thermique, achat véhicule bas carbone), nos efforts individuels dans un contexte réaliste contribueraient à une baisse de 20% de notre empreinte, c’est-à-dire un quart des efforts nécessaires, un chiffre non négligeable. Le contexte réaliste, cela veut dire prendre en compte l’engagement actuel moyen des Français (20% sont moteurs, 60% sont variables face aux questions environnementales et le reste est réfractaire). Mais dans un contexte où tous les Français adopteraient un comportement exemplaire, héroïque pourrait-on dire, c’est une baisse de 45% de l’empreinte carbone qui est attendue : plus de la moitié du travail ! Alors comment engager cette part de la population ?

 

Source : Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’Etat face à l’urgence climatique, Carbone 4.
Source : Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’Etat face à l’urgence climatique, Carbone 4.

 

 

Alarmes écologiques dans les médias : toujours le même public visé ?

Dans notre entourage, nous connaissons tous quelqu’un qui est totalement réfractaire à un changement de comportement face aux questions environnementales. Cette personne qui a entendu parlé de l’océan de plastiques, de la 6ème extinction de masse, de la forêt qui brûle… bref, quelqu’un qui s’intéresse aux infos, mais ne voit pas la place qu’il ou elle a dans ces phénomènes de chute de la biodiversité ou de changement climatique. Il en existe pourtant, et de plus en plus [2], des articles dans la presse, des médias spécialisés, des documentaires, des films et même des séries qui traitent en leur cœur les conséquences de nos comportements et comment chacun de nous porte une responsabilité. Oui, mais au final, est-ce que ce ne sont pas toujours les mêmes personnes qui s’intéressent à ces médias ? Soyons honnêtes, qui connaît Imagotv, le « Netflix gratuit et engagé » qui regroupe documentaires, séries, films traitant de la transition écologique et solidaire, à part les personnes super-engagées ? Bien sûr les médias classiques, ne s’adressant pas à un public spécifiquement averti, font de plus en plus leur part depuis quelques années. En particulier depuis la COP21 et de façon croissante, ils s’approprient les sujets environnementaux en étant passé d’une vision alarmiste (catastrophe naturelle, climat, biodiversité…)[3] à une vision plus positive par le biais des engagements citoyens et initiatives naissantes[4]. Mais encore une fois, ne faut-il pas déjà être sensible à ces sujets pour se sentir concerné ? Ces documentaires ou fictions participent évidemment à la sensibilisation et suscitent des prises de conscience et des changements de comportement – mais créer du contenu seulement sous l’angle environnemental ne fonctionne pas toujours, comme le montre les chiffres de l’étude Carbone 4 sur le % de la population réfractaire aux changements. Sinon, ne serions-nous pas déjà 100% des Français à être convaincus ? En 2019, dans une étude Ipsos Sopra-Steria pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, l’environnement se place à la première place des préoccupations des Français [5]. Pourtant, le gouffre entre le déclaratif et l’action est toujours présent, montrant qu’un changement structurel des besoins de la société est nécessaire. Exemple frappant, les ventes de SUV qui représentaient 9% des ventes en 2010 ont atteint un record de 36% en 2018[6]. Presse, cinéma, télévision, internet : et si la conscience de l’environnement faisait partie intégrante du contenu, sans être stigmatisé « responsable» ? Si la norme, ce à quoi nous aspirons basculait vers une symbiose avec la nature, un monde sans surconsommation et où la sobriété serait le maître-mot ? Utopiste, vous me direz. Pourtant, créer ce nouveau monde est le combat de certains, qui croient dans le pouvoir de l’imaginaire et de la projection. Face au besoin de comportements « héroïques » de la part des citoyens, ne sommes-nous pas simplement en manque de héros « verts », en qui nous pouvons nous identifier ?

 

Une communication responsable

En janvier 2020, l’ADEME publie son « Guide de la communication responsable » s’adressant aux professionnels de la communication et du marketing de tous les secteurs. Le document met en exergue la responsabilité de la communication face à la transition écologique et solidaire [7]. Ce guide se distingue de sa première version « Guide de l’éco-communication » publié en 2007, par l’intégration d’enjeux non seulement écologiques mais sociaux et sociétaux. Sociétaux, car la communication joue bien un rôle dans la promotion d’une certaine vision de la société.  Thierry Libaert, co-auteur du guide, illustre parfaitement le pouvoir de la communication et l’importance de la vision d’un monde projetée par celle-ci «On s’y est toujours pris avec des éléments économiques, financiers, mais si on ne s’attaque pas à ce qu’il y a dans nos têtes, dans nos imaginaires, on n’y arrivera pas. Des messages sur les éco gestes on en reçoit 2/3 fois par jour, des messages de publicités on en reçoit entre 400 et 3000 » [8]. Gildas Bonnel, président de l’agence de communication responsable Sidièse et président de la commission développement durable de l’AACC (Association des Agences Conseils en Communication), a fait de la communication responsable des entreprises son cheval de bataille depuis plus de 20 ans. Il insiste sur le pouvoir qu’ont les communicants à travers l’image du monde qu’ils projettent. Il précise que la notion de communication ne doit pas se restreindre à la seule publicité – influenceurs, placements de produits, récits- et doit prendre au même niveau les enjeux environnementaux  et sociaux « nous avons un impact sur l’imaginaire collectif, [en tant que communicant] on a une responsabilité sociale qui est extrêmement importante » [8]. Alors comment communiquer de façon responsable ? L’idée n’est pas de stopper la consommation, mais de l’orienter, passer du « Je consomme donc je suis » à « Consommer moins pour consommer mieux ». En 2018, l’ADEME a porté plainte devant le Jury de Déontologie de la Publicité contre une publicité des magasins Cdiscount, poussant à la surconsommation [9]. Cette publicité promouvait, entre autre, l’achat d’un nouvel ordinateur alors que « mon vieil ordinateur fonctionne encore ». Evidemment, une communication responsable n’a sa place que si le produit/service est construit et réfléchi de la même manière. A travers la notion de communication responsable, c’est donc bien toute la stratégie qui est remise en cause. Nous le savons, les consommateurs sont de plus en plus méfiants envers les entreprises et une communication non fondée aura l’effet inverse de celui escompté. Aujourd’hui, c’est même tout le secteur de la publicité qui est critiqué[10].Parmi les contributions faites par les participants à la Convention Citoyenne pour le Climat [11]sur le thème Consommer, « Revoir le fonctionnement et la pertinence du modèle publicitaire actuel » a été proposée. Parmi cette proposition, des actions marquantes et plutôt sévères telles « Supprimer la publicité́ de façon pure et simple, ​au moins dans les espaces publics »​ ou « Faire de la publicité́ pour l’apprentissage à la déconsommation​.» montre la défiance des citoyens envers l’utilisation actuelle de la communication par les entreprises.

 

Normalisation des comportements : la communication comme outil de choc

Si les consommateurs sont méfiants, c’est qu’ils savent l’influence que les marques ont sur nos comportements, malgré nous. Quand il s’agit d’attirer de nouveaux consommateurs, nous savons que les industries réussissent à faire preuve d’une grande inventivité, et pas seulement à travers la publicité. L’industrie du tabac en est un exemple pionnier, et a su se réinventer au fil des années. Dès les années 1920, des stars hollywoodiennes sont payées pour fumer des cigarettes [12]. En 1929 Edward Bernays – le pape des relations publiques – réussit à associer le tabac à l’émancipation féminine avec le slogan « nous allumons les torches de la liberté » scandé par des jeunes femmes, cigarettes à la main, lors d’une parade new-yorkaise [13]. Dans les années 80, Sylvester Stallone accepte de fumer dans ses films en échange d’une grosse somme d’argent [14] et aujourd’hui ce sont les nouvelles stars d’Instagram qui influencent la nouvelle génération avec des paquets posés « innocemment » en arrière-plan et des hashtags bien placés. Le point commun entre ces campagnes ? Nous aspirons à faire la même chose que nos modèles : cet imaginaire créé à travers la communication et la fiction a modelé le monde où fumer et avoir une grosse voiture est devenu cool. Des clichés qui sont aujourd’hui inscrits dans nos mœurs, qui ont été normalisés à force de voir nos héros se comporter d’une manière particulière. Heureusement, cet imaginaire commence à changer. Certains comportements, récemment encore considérés comme normaux, sont aujourd’hui petit à petit pointés du doigt, comme l’a illustré le fameux « Flygskam », mouvement suédois prônant la honte de prendre l’avion [15]. Un « mauvais » comportement mis en lumière par quelques personnes influentes, telle Greta Thunberg, qui oriente aujourd’hui les choix de certains consommateurs. La place de la communication semble prendre un tournant : il est temps d’inverser la tendance en montrant des comportements positifs et engagés, en rendant des comportements dit « écolo » désirables.

 

Inspirer un monde plus durable grâce à la fiction

De la même manière que l’audiovisuel a participé à la normalisation de certains comportements, il faut tirer parti de ce pouvoir médiatique pour inspirer un nouveau monde, compatible avec la transition. « Inspirer un monde plus durable grâce à la fiction » c’est la mission de Pixetik, entreprise de l’Economie Sociale et Solidaire spécialisée dans le placement de produits éthiques et engagés. Partant de la volonté de changer le monde et à travers leur expertise dans le cinéma et l’éco-production, il est apparu pour les fondatrices Camille Dijoud et Morgane Baudin, que le placement de produit était « une manière simple de toucher les producteurs et changer les contenus » [16]  puisque c’est une pratique existante et bien répandue. Pour les producteurs ou pour les marques, c’est gagnant-gagnant « ça permet de donner des financements aux productions, donc à priori ils tendent l’oreille même s’ils ne sont pas écolos » précise Morgane lors d’une interview. Et pourquoi la fiction ? La fiction, c’est un très bon moyen pour faire réagir les spectateurs « les émotions qu’on ressent à travers les films marquent beaucoup plus que des faits, différemment du moins, car ils demandent un certain exercice d’imagination et créent de l’empathie ». Encore plus que les films, c’est sur les séries que Pixetik mise aujourd’hui : plus rapide à produire qu’un film, les séries sont, dans une certaine mesure, plus compatibles avec le besoin urgent d’agir et plus adaptées aux marques dont le placement sera visible dans l’année qui suit.

 

Placement de produits : quel impact sur les téléspectateurs ?

En pratique, un produit peut être placé au centre de l’histoire – dans ce cas l’impact est direct et évident – ou bien être présent « ici et là, dans plein de séries différentes et de façon récurrente », indique Morgane. C’est à travers ce dernier qu’on parlera de normalisation. Concrètement, si dans plusieurs séries de nombreux personnages se déplacent à vélo (et pas seulement le personnage stigmatisé écolo), ce comportement deviendra « normal » au même titre que prendre la voiture et les spectateurs se projetteront dans ce monde. Le travail de Pixetik est de créer un contenu qui a du sens autant pour la marque que pour le producteur. Pour cela l’équipe « dépouille des scénarios » pour trouver des opportunités de placement (exemple : remplacer un verre de Coca bu dans un bar par une marque de boisson éthique – dans le cas où ce n’est pas un détail indispensable pour le personnage), ou bien le scénario est travaillé directement avec le/la scénariste pour intégrer une marque en particulier. Grâce à leur travail, le placement peut s’adapter à tous types de contenus et publics.  Dans la série Derby Girl produite par France Télévisions, une comédie pour les jeunes, Pixetik a placé la marque éthique de mode et accessoire Justine B., à travers le chouchou porte-bonheur du personnage principal. “C’est un super moyen de toucher un public non averti car les gens vont regarder ça juste pour se divertir, pas parce qu’ils sont engagés” affirme Morgane. Un chouchou, cela peut paraître anodin et pas à la « hauteur » de l’urgence climatique… Mais ce qui semble être un détail peut aussi faire réfléchir les jeunes téléspectateurs sur des sujets auxquels ils n’avaient jamais pensé comme l’impact social et environnemental de l’industrie textile, et ainsi faire changer leur manière de consommer. Dans un genre différent, Pixetik a placé une marque non pas dans le contenu mais sur le tournage de la série L’Effondrement (Les Parasites, 2019). Pour contrebalancer le côté dramatique de la série, les producteurs assumaient une démarche d’éco-production, qui serait communiquée : une opportunité de visibilité repérée par Pixetik. C’est donc la marque d’épicerie vrac daybyday qui a fourni toute la table régie lors des tournages en plus de soutenir financièrement la série. De même, PUR Projet a permis à la production de compenser l’empreinte carbone qu’elle n’a pas pu réduire. La communication s’est faite à travers le making-of et pendant les projections presse, ainsi que par le biais des vidéos YouTube (lien de leurs sites dans la description de la vidéo). Une réelle occasion de démocratiser le vrac et sensibiliser à l’agroforesterie auprès d’un large public.

 

Les nouveaux récits

Le pouvoir de l’imaginaire, Pixetik y travaille aussi en créant directement avec les scénaristes et producteurs/productrices des histoires qui vont plus loin et montrent des solutions. C’est ce qu’on appelle les nouveaux récits : ce sont plus généralement des informations, des communications ou des contenus artistiques qui mettent en lumière des initiatives positives. Sparknews en est l’un des spécialistes : initialement à travers le prisme du journalisme, ils accompagnent aujourd’hui tous les acteurs du changement (entreprises, journalistes, artistes, élus) à faire émerger ces nouveaux récits. Il n’existe pas de définition à proprement dit, pour Pixetik ce sont les récits qui « proposent, montrent ou questionnent les solutions pour lutter contre le changement climatique et les inégalités et […] qui permettent de se projeter dans des futurs durables et désirables». Dans le cadre de la fiction, les scénaristes peuvent même créer ces « imaginaires qui donneront envie d’agir ». Morgane pointe l’importance de ces scénarios qui montrent des solutions à l’inverse des scénarios catastrophe, qui peuvent faire réfléchir mais qui peuvent tout autant immobiliser. En France, « on est très bons pour écrire des films sociaux, qui dénoncent » dit-elle : beaucoup de films impactant, comme Au nom de la Terre (Edouard Bergeon, 2019) dernièrement, mettent en lumière des situations dont on ne parle pas beaucoup et arrivent à toucher un public large. Mais des contenus montrant l’étape d’après, les façons d’agir, comme l’ont fait Cyril Dion et Mélanie Laurent dans Demain (2015), sont plus rares. Il ne s’agit pas d’être vus comme des films « propagande » évidemment, mais ils ont le rôle de questionner. A travers leur placement de produits, les marques ont donc aussi un rôle à jouer en incitant les producteurs à intégrer et proposer des solutions dans leur scénario. Bonne nouvelle, tout le monde peut participer à l’émergence de nouveaux récits ! Depuis mars et maintenant tous les deux mois, Sparknews organise la soirée « La Fabrique des récits » au GroundControl (Paris 12ème) et Pixetik et Calista Film  ont ouvert des ateliers collaboratifs d’écriture « OpérAction Nouveaux Récits » pour répondre à l’appel à court-métrage On s’adapte de Canal+.

 

Toucher un public large, dès le plus jeune âge

Assurer la sensibilisation des jeunes aux enjeux socio-environnementaux, c’est en quelque sorte assurer notre avenir. Comment la communication responsable s’adapte à ces nouvelles générations ? Depuis 2018, le collectif On Est Prêt a pour vocation de devenir « la grande Fabrique des Récits et des Imaginaires inspirants et lucides » en utilisant les canaux de la culture populaire, et en particulier YouTube et les réseaux sociaux. L’idée ? Garder les messages des scientifiques, en changeant les messagers : ils l’ont bien compris, une personnalité suivie par des millions de personnes, comme Norman (12 M d’abonnés sur YouTube), a plus de chance de diffuser largement un message qu’un scientifique inconnu aux yeux du public. Depuis leurs débuts, ils ont collaboré avec plus de 400 personnalités. Camille Etienne, porte-parole du mouvement [17], investit le monde d’Instagram pour  apporter sa contribution personnelle : redonner de la valeur aux paysages français, prôner le tourisme local. Elle aussi souhaite utiliser les codes de la communication et de l’imaginaire pour montrer qu’un autre mode de consommation est possible « plutôt que de fuir un modèle, pourquoi pas montrer un monde vers lequel aller ? » [8]. Sur son compte atterrissage_ [18] elle poste des photos de nos magnifiques paysages français et prouve que nous n’avons pas forcément besoin de traverser l’Atlantique pour se retrouver sur une plage de sable blanc… En 2019 le WWF s’empare aussi d’Instagram et du sujet du tourisme responsable avec la campagne « I protect nature » [19]. Partant du constat que géolocaliser ses photos attire des touristes et nuit potentiellement à la biodiversité du site, le WWF a proposé aux instagrameurs et instagrameuses de remplacer la réelle géolocalisation par une localisation fictive sous la mention « I protect nature »  (situé en réalité au siège du WWF France à Paris). Dans un autre style,  c’est sur les jeux vidéos que le WWF a misé en 2019 en lançant le #NoBuildChallenge. Destiné à la communauté du jeu Fortnite d’Epic Games (250 millions de joueurs dans le monde), le défi consistait à jouer sans utiliser les ressources naturelles – une tâche difficile qui a pu montrer à ces joueurs l’importance de notre environnement, ainsi que la responsabilité que nous avons à la préserver [20].

 

Une utopie à créer ?

Comme l’a dit Thierry  Libaert, et comme le montre les alarmes scientifiques qui sonnent depuis plusieurs dizaines d’années et restent sans réponse ambitieuse, un changement radical ne se fera pas sans un changement sociologique. A quoi aspirons-nous ? Plutôt, à quoi devons-nous aspirer pour pouvoir vivre dans un monde où femmes et hommes respectent leur environnement et leurs pairs ? Pour certains, se battre pour vivre dans ce monde-là est évident et requiert un effort personnel qu’ils sont prêts à faire. Mais pour la majorité d’entre nous, la compréhension du problème et la volonté ne suffisent pas. Face à une société structurée par ce que nous voyons ou entendons, les contenus environnementaux – quand bien même croissant – ne font pas encore le poids. « Quel modèle de société désirons-nous promouvoir ? Quelles représentations du monde véhiculons-nous ? ». Des questions, soulevées par Gildas Bonnel [21], qui pointent la réelle responsabilité de la communication. Car le véritable pouvoir de la communication responsable n’est pas de montrer que tel ou tel produit est biologique, bas carbone ou commerce équitable, son réel pouvoir, c’est celui de projeter un nouvel imaginaire. Un monde où aller au travail en vélo est la norme, où la viande que nous achetons n’a pas été nourrie de soja importé, où nous ne changeons pas notre vieil ordinateur s’il fonctionne encore très bien. Si nous devons vivre dans un monde sans surconsommation, encourager les acteurs de la publicité et le placement de produit même « verts » peut paraître contradictoire. Devons-nous stopper totalement la publicité comme le propose la Convention Citoyenne pour le Climat ? Ou devons nous prendre nos responsabilités et mettre à profit ces outils de communication ? Dans une étude de l’Obsoco (L’Observatoire société et communication) [21], plusieurs scénarios de « société idéale », sans être nommés explicitement, ont été soumis au choix d’un panel représentatif de Français : c’est l’utopie écologique qui a remporté la première place à 55%, devant les utopies sécuritaire et technico-libérale. Cette utopie, nous sommes donc en partie prêts à la vivre, il suffit peut-être qu’elle nous fasse un peu plus rêver.

 

 

Sources

[0] Base Europresse, Recherche de nombres d’articles contenant le « climat », « biodiversité » et « plastiques » entre 2000 et 2019 (consulté le 2/04/2020)

Articles contenant le mot climat x20 entre 2000 (14 000) et 2019 (265 000)

Articles contenant le mot biodiversité x120 entre 2000 (700) et 2019 (82 000)

Articles contenant le mot plastiques x11: 5600 en 2000, 62 000 en 2019 x11

Pour comparaison, des mots communs « guerre », « argent » ont vu une augmentation variant entre 6 et 8

[1]César DUGAST, Alexia SOYEUX. Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’état face à l’urgence climatique,  Carbone4, Juin 2019. http://www.carbone4.com/publication-faire-sa-part/(consulté le 07/04/2020)

[2]Rentrée des médias : télés et radios mettent l’écologie à l’honneur. Infodurable, 04/09/2019 https://www.linfodurable.fr/technomedias/rentree-des-medias-teles-et-radios-mettent-lecologie-lhonneur-13417 (consulté le 05/04/2020)

[3]Climat et environnement dans les JT. La Revue des Médias, 01/12/2015 http://larevuedesmedias.ina.fr/climat-et-environnement-dans-les-jt. (consulté le 10/05/2020)

[4] Simon Roger, journaliste au Monde – « Le traitement de l’écologie par les médias interroge le modèle économique et social », Kaizen-magazine.com, 4/06/19.https://kaizen-magazine.com/article/simon-roger-journaliste-au-monde-le-traitement-de-lecologie-par-les-medias-interroge-le-modele-economique-et-social/. (consulté le 10/05/2020)

[5]L’écologie, une préoccupation désormais majeure pour les Français. Le Monde.fr, 16/09/19. https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/09/16/l-ecologie-une-preoccupation-desormais-majeure-pour-les-francais_5510924_823448.html.

[6]Le monde croule sous les SUV. Pourquoi c’est un problème et pourquoi ça risque de durer. Alternatives économiques, 17/01/2019. https://blogs.alternatives-economiques.fr/chassignet/2019/01/17/le-monde-croule-sous-les-suv-pourquoi-c-est-un-probleme-et-pourquoi-ca-risque-de-durer (consulté le 10/05/2020)

[7]Extrait du Guide Communication responsable, ADEME, 2020. https://multimedia.ademe.fr/telechargements/Extrait-Guide-Communication-responsable-010340.pdf. (consulté le 10/05/2020)

[8]Conférence Communication Responsable – ADEME à SciencesPo Paris. https://www.youtube.com/watch?v=YAXlkHi-RLY. (consulté le 10/05/2020)

[9]Gildas Bonnel. Des cerveaux disponibles ?, Stratégies, 20/11/18. https://www.strategies.fr/blogs-opinions/chroniques/4020460W/des-cerveaux-disponibles-.html (consulté le 10/05/2020)

[10] Surconsommation, SUV, promotions… La publicité appelée à s’engager plus en avant pour l’urgence climatique, Novethic.fr, 05/03/20 https://www.novethic.fr/actualite/entreprise-responsable/isr-rse/la-publicite-pointee-du-doigt-et-sommee-de-se-reformer-face-a-l-urgence-climatique-148297.html. (consulté le 10/05/2020)

[11]Rapport de synthèse de la première phase de la Convention Citoyenne pour le Climat https://www.conventioncitoyennepourleclimat.fr/wp-content/uploads/2019/11/Rapport_de_synthe%CC%80se_CCC_phase_1_1_.pdf. (consulté le 10/05/2020)

[12] Nicolas RICHAUD. De Hollywood à Instagram, les géants du tabac à l’avant-garde du marketing. Les Echos.fr, 30/09/2018. https://www.lesechos.fr/tech-medias/medias/de-hollywood-a-instagram-les-geants-du-tabac-a-lavant-garde-du-marketing-140416 (consulté le 05/04/2020)

[13] Jimmy LEIPOLD. Propaganda : la fabrique du consentement. ARTE, 54 min, France, 2017

[14]Robert PROCTOR. Golden Holocaust, La conspiration des industriels du tabac. Editions des Equateurs, 2014.

[15] Comment le train compte profiter de “la honte de prendre l’avion”. Le Monde.fr, 27/09/19 https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/09/27/comment-le-train-veut-surfer-sur-les-preoccupations-climatiques_6013216_3234.html. (consulté le 10/05/2020)

[16]Marina Fabre, Du tournage écolo au placement de produits éthiques, l’audiovisuel se met au vert. Novethic.fr, 30/12/19. https://www.novethic.fr/actualite/environnement/climat/isr-rse/du-tournage-ecolo-au-placement-de-produit-ethique-l-audiovisuel-se-met-au-vert-147791.html (consulté le 9/04/2020)

[17]Elles s’engagent : Camille Etienne, 21 ans, militante pour le climat – Elle Active, Elle.fr, 01/05/2020. https://www.elle.fr/Elle-Active/Actualites/Elles-s-engagent-Camille-Etienne-21-ans-militante-pour-le-climat-3863847.

[18]Compte Instragram @atterrissage_ By Graine de Possible. https://www.instagram.com/atterrissage_/. (consulté le 10/05/2020)

[19]Charlie Gervais, ancien alternant chez WWF France, sa bonne idée fait remporter 1M$ et 15 Prix, ESP promo 2019. ESP Alumni, 22/01/2020. https://espub.org/charlie-gervais-esp/?fbclid=IwAR0aNk-ALLwe6sPtlb7ufbvALH69dw2GPZDuqEANM6sGbBCLEXR90pmAWAM> (consulté le 9/04/2020)

[20]Le WWF lance une géolocalisation sur Instagram pour protéger la biodiversité, Franceinter.fr, 28/07/19. https://www.franceinter.fr/le-wwf-lance-une-geolocalisation-sur-instagram-pour-proteger-la-biodiversite. (consulté le 10/05/2020)

[21]Gildas Bonnel. Les nouveaux imaginaires, Stratégies ,18/02/2020. https://www.strategies.fr/blogs-opinions/idees-tribunes/4040741W/les-nouveaux-imaginaires.html. (consulté le 10/05/2020)

 

Illustration :  Luc Schuiten / Place de la cité végétale

2 thoughts on “LE POUVOIR DE L’IMAGINAIRE – Comment la communication responsable peut nous aider à créer un monde adapté à la transition

  1. Très bon article mais dommage qu’aucunes mentions ne soient faites à l’auteur de l’illustration utilisée pour illustrer l’article. D’autant que le travail de Luc Schuiten, sa vision de la ville, son approche du travail architectural s’inscrit pleinement dans la réflexion abordée par l’article. Il faut citer ses sources y compris visuelles (et ne pas s’arrêter aux qualités visuelles mais y explorer là aussi les pensées) !!

    1. Merci Elisa pour cette référence. Elle est mentionnée tout en bas (Illustration : Luc Schuiten / Place de la cité végétale). Pour ma part cela me permet de découvrir le talent de cet artiste, remarquable 🙂

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